In memoriam

Hommage au Prof René Henny

DOI: https://doi.org/10.4414/sanp.2020.03094
Publication Date: 31.03.2020
Swiss Arch Neurol Psychiatr Psychother. 2020;171:w03094

Carole Müller Nixa, François Ansermetb

a Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Centre hospitalier universitaire vaudois, Lausanne, Suisse

b Professeur honoraire, Université de Genève et Université de Lausanne, psychanalyste, psychiatre d’enfants et d’adolescents, Lausanne, Suisse

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Abbildung 1

René Henny

Qu’est-ce qui disparaît quand quelqu’un de marquant disparaît? Comment en parler? Une vie est de toute façon bien plus que tout ce que l’on peut en dire. Ce n’est pas une raison pour ne pas tenter de saisir ce qui échappe, à partir de fragments, de souvenirs, de traces, de signes, d’attentes, d’idéaux, de rencontres. Ce qu’on laisse aux autres montre qu’une mort, c’est aussi une transmission.

Le Professeur René Henny (1923-2019) a marqué l’histoire de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, en devenant en 1975 le premier professeur de cette spécialité à la Faculté de médecine de Lausanne. Très jeune en 1957, il reprend la responsabilité de l’Office médico-pédagogique vaudois (OMPV) créé en 1942 par le Dr. Lucien Bovet qui avait aussi mis en place le Centre thérapeutique le Bercail en 1938 dans le cadre de l’Hôpital de l’enfance. La conception de ces structures novatrices, destinées à l’enfance en difficulté psychique, ont été marquées par Anna Freud et Auguste Aichhorn dans leurs soucis de l’enfance abandonnée, à risque d’évolution antisociale. Le Dr Lucien Bovet les a d’ailleurs invités à Lausanne pour débattre des dispositifs nécessaires et des problèmes posés par cette clinique spécifique. Suite à son décès accidentel en 1951, c’est le Dr Jacques Bergier qui devient responsable de ce qu’il avait mis en place, avant de prendre la direction générale des services de l’enfance du canton de Vaud en 1957, devenant également par la suite professeur de psychologie à l’Université de Lausanne. Le professeur René Henny lui succède alors à la direction de l’OMPV, qui sous son impulsion deviendra le Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA), rattaché à la santé publique et à la Faculté de médecine, inscrivant en milieu médical une nouvelle spécialité reconnue par la FMH. A cette époque, c’est le deuxième service universitaire de cette spécialité en Suisse, après celui de Zurich. Il reste à sa tête jusqu’en 1984 et marquera profondément l’évolution de cette spécialité, occupant une place novatrice dans la pédopsychiatrie psychanalytique francophone. C’est le prof Walter Bettschart, qui avait été son adjoint, qui reprendra sa succession. Quant au prof Henny, il a poursuivi longtemps son activité clinique comme psychanalyste en privé.

Il a retracé son parcours personnel et professionnel, en 1991, au cours d’un entretien filmé avec le journaliste Bertil Galland [1]. Il raconte comment, jeune médecin, en fonction de rencontres personnelles essentielles, il fait le choix de travailler avec des enfants souffrants, et de s’intéresser à leur santé mentale. Il commence sa formation en psychiatrie adulte à une époque où la psychiatrie et le pouvoir politique vaudois veulent mettre en place une politique sociale et médicale en faveur de l’enfance. L’institution qu’il prend en charge est d’abord centrée sur la prévention de la délinquance juvénile, mais René Henny va rapidement élargir cette perspective au champ beaucoup plus vaste de la souffrance psychique de l’enfant et de l’adolescent, imposant une vision personnelle humaniste, spirituelle, autant que scientifique. Il s’intéresse à la compréhension de la signification des symptômes présentés par les enfants et aux interventions psychothérapeutiques qui peuvent être mises en place, en dialectique avec ce qui se réalise dans le monde à cette époque-là. Un projet ambitieux, qui participe d’un mouvement de transformation plus large, qu’il définit lui-même comme un tournant essentiel de modernisation de la psychiatrie asilaire vers des dispositifs ambulatoires ou institutionnels, tournés vers la santé mentale au un sens large.

Il donne cette impulsion en s’appuyant fortement sur la théorie psychanalytique, pilier central de son approche de la psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent. Comme il le dit, choisir la psychanalyse comme modèle de référence implique une compréhension de l’homme dans ses contradictions internes, entre désirs et interdits, les symptômes pouvant être compris comme des manifestations de cette tension, leur résolution passant par leur questionnement. Il a été lui-même un psychanalyste notoire de la Société Suisse de Psychanalyse, dont il a été un des présidents, et une référence majeure pour les psychanalystes en formation en Suisse Romande.

En sa qualité de professeur, René Henny, a su faire reconnaître l’importance de la psychiatrie d’enfants dans la Faculté de Médecine. La soutenir dans son développement à ses débuts, n’a pas été une tâche évidente. Il a ainsi joué un rôle de pionnier. Face à la médecine somatique, le Prof. René Henny décrit l’approche psychanalytique qu’il a empruntée comme un chemin complexe mais selon lui fascinant, parce qu’elle pose la question de l’homme dans sa globalité: «une approche qui, sans exclure une origine lésionnelle ou somatique, inclut l’homme dans son existence».

C’est dans cette perspective, qui lie corps et esprit, qu’il développera la clinique pédopsychiatrie, tout en posant les bases d’une véritable politique de l’enfance dans le canton, dans une vision ainsi très moderne, à travers une approche liant somatique, psychique, social, clinique et éthique autour de l’enfant. Dans ce cadre, il a construit une collaboration étroite avec tous les acteurs des institutions destinées à l’enfance dans le canton. Il a aussi donné une grande place aux psychologues dans son service, qui ont largement contribué à transmettre une approche psychanalytique de l’enfant, à commencer par Françoise Henny, son épouse, qui a joué un rôle très dynamique à ses côtés. Tous deux s’inscrivaient dans la filiation de prédécesseurs qui avaient su leur transmettre une passion pour la psychanalyse, en particulier Charles Odier, avec qui René Henny a fait son analyse, mais aussi Germaine Guex dont il a préfacé le livre sur le syndrome d’abandon. Germaine Guex avait travaillé elle-même dans le service d’André Repond - un psychiatre qui avait été l’élève d'Eugen Bleuler, de Binswanger et de Minkowski au Burghölzli à Zurich -, un des premiers suisses romands à s'intéresser à l’application de la psychanalyse aux enfants déjà dans les années 1930.

On peut qu’être admiratifs et reconnaissants de ce qu’a développé le prof René Henny. Il a participé à constituer la pédopsychiatrie comme une spécialité médicale reconnue à part entière, tout en participant à développer la psychanalyse d’enfants en Suisse Romande, à travers un lien spécifique avec ses collègues et amis psychanalystes et pédopsychiatres parisiens, en particulier les professeurs Serge Lebovici et René Diatkine, qui ont marqué la fondation de cette spécialité en France et sur le plan international.

Mais le mot de la fin lui revient: avec certainement une passion et un émerveillement de longue date, il parle des enfants comme de patients extraordinaires, en même temps tendres, violents et poétiques.

Correspondence

PD Dr Carole Müller Nix, Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Centre hospitalier universitaire vaudois, Avenue d’Echallens 9, 1011 Lausanne, carole.muller-nix[at]chuv.ch

Référence

1 Galland B. René Henny. Psychiatre enfants – Psychanalyste. Films plans fixes. [cited 2020 Mar 2]. Available from: https://www.plansfixes.ch/films/rene-henny/.

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