First person account

Du mal-être à l’empoisonnement

DOI: https://doi.org/10.4414/sanp.2022.03349
Publication Date: 01.09.2022
Swiss Arch Neurol Psychiatr Psychother. 2022;173:w03349

Geraldine  Kessler Soliman1

Qu’il est rude de retrouver sa parole lorsqu’on est empoisonné par l’angoisse, le mal-être et l’alcool. Les mots semblent envolés, voire perdus pour un temps. Et, a fortiori, je veux faire entendre ma voix.

On avait tous dit: «Vivement 2020 et au revoir 2019.» Enfin une année à chiffre rond! Et pourtant… Je n’ai jamais été aussi mal et malade qu’en 2020. Et cela continue en 2021. Mes angoisses, le confinement, mes accès de panique sociale, des abus médicamenteux, le Covid, mes alcoolisations de masse, les innombrables hospitalisations, l’absence du printemps… Et ma mélancolie, ma déprime, ma dépression, ma colère, mon chagrin… Que de patience qui n’est point ma qualité première!

Je ne peux m’empêcher de penser au livre du premier anthropologue français Marcel Mauss, «le don et le contre-don». Qu’ai-je donc reçu pour payer si cher ce «contre-don»? Si l’on compare le mot anglais «the gift» ou cadeau en français et le mot allemand «die Vergiftung» ou empoisonnement en français, cela donne-t-il sens?

L’empoisonnement, je l’associe aux noms et adjectifs susmentionnés. Le cadeau, c’est la liberté. Liberté d’aventurer ma vie où il me semble, liberté d’orienter un récit comme je l’entends.

Sans mensonges, ni frasques, ni masques.

Puis j’ai enfin reçu une «bénédiction» de ma maladie par un expert psychiatre mandaté par l’assurance-invalidité: troubles émotionnels qui se traduisent par une consommation massive de vodka, que je n’aime guère mais m’apaise quelques minutes jusqu’à l’effet contraire. Cette reconnaissance de la maladie tant rejetée et puis tant espérée, puisqu’elle était pour moi synonyme d’une certaine liberté financière. Pourtant, je reste prisonnière de ma maladie et du système…

Le fait de se retrouver «invalide» m’a toujours provoqué un sentiment désagréable. Je suis bardée de diplômes universitaires et autres.

Il me semble que ma vie est emplie de «pourtant», «néanmoins», et «d’ambivalences».

Bien que reconnue invalide, je désire pourtant achever la tâche téméraire de rédiger mon travail de master en «Relations Internationales»: «Moyen Orient».

J’aurais pu détester l’Egypte. Eh bien, non. Au contraire. Le Moyen-Orient, c’était une aventure de chaque jour, une redécouverte de moi-même et de l’Autre. Perpétuellement. Là-bas aussi, la solitude imposée et les angoisses de n’être rien sauf une princesse ont commencé. C’est en Egypte, au Caire, dans le luxe et l’oisiveté que ma dépendance «médicamenteuse» à l’alcool est née. Je me suis soignée. Ainsi, j’ai pu poursuivre une consommation contrôlée de huit années pendant lesquelles j’étudiais, j’apprenais, je me nourrissais de nouveaux concepts et surtout de nouvelles rencontres.

L’Egypte m’a tant donné et tant pris pourtant. Je suis une Fribourgeoise qui a été adoptée par ce pays magique du Proche-Orient.

J’y ai perdu ma mère, qui s’est noyée en Mer Rouge il y a 21 ans. Pourtant, le fait de plonger dans les profondeurs de la mer me rend libre et heureuse. Ce fut ensuite le tour de mon cher et tendre mari qui a été l’amour de ma vie et mon meilleur ami. Je n’ai pu dire au revoir ni à l’un ni à l’autre. Leur présence me manque.

Malgré tout cela, je continue de rêver et de retourner là-bas. Le rêve s’estompe et la réalité d’y retourner prend forme.

Mais ne nous voilons pas la face. Le mal-être que je vis précède la disparition de ma mère et de mon mari. Au lycée, je n’aimais déjà que la poésie mélancolique, surtout celle d’Alfred de Musset, de Baudelaire, personnages très tourmentés. Je me retrouvais dans leurs textes. Je me sentais comprise.

La mélancolie et la liberté feront partie de moi et de mes voyages. A jamais.

Aux yeux de l’auteur, Sylvain Tesson, dont je m’inspire fortement pour la rédaction de ce témoignage ainsi qu’à mes yeux, l’aventure et le voyage sont une déclaration d’amour à la Vie, au monde extérieur et ne laissent pas de place aux maladies «invisibles», tare des âmes mortes. La mort, pourtant, je l’ai frôlée de nombreuses fois. A trop d’occasions, j’ai failli perdre la vie, l’espoir, l’envie de raconter, de témoigner...

Et selon Shakespeare (Hamlet): «Il est plus de merveilles en ce monde que n’en peuvent contenir tous nos rêves.»

Mon «gift» sera ainsi et pour toujours ma liberté du voyage, du non-jugement; «meine Vergiftung» restera, tant que je le veux encore, ma peur, mes phobies, une mélancolie datant de si longtemps.

Ce qui est nouveau chez moi, c’est mon désir de transformer ce poison en enchantement et de revoir le monde avec des yeux nouveaux, de laisser le passé derrière moi et d’avancer. Je ne veux plus ressasser, penser seulement «peut-être», à qui est coupable, à qui a mis le ver dans le fruit.

Malgré tout mon mal-être, je vis, je pleure, je voyage, je rêve et je remets en place ce que j’ai mis à mal consciemment et inconsciemment peut-être. Je reprends le contrôle de mon destin.

Ainsi soit-il.

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