Film analysis

Le trouble dépressif caractérisé dans le film «It’s kind of a funny story»

DOI: https://doi.org/10.4414/sanp.2022.w10112
Publication Date: 04.08.2022
Swiss Arch Neurol Psychiatr Psychother. 2022;173:w10112

Céline Dethurens, Mariama Ka, Eren Ozsahin, Daniele Zullino, Gerard Calzada

Faculté de médecine, Université de Genève, Suisse

It’s kind of a funny story (2010)

Script et réalisation: Anna Boden, Ryan Fleck

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Capture d'écran de la bande-annonce officielle du film. 

Trame

Suite à un rêve au cours duquel il essaie de s’ôter la vie, ainsi que d’une tentative avortée de se rendre sur le pont qui lui est apparu, Craig, un adolescent de seize ans, arrive aux urgences. Tandis qu’il patiente avant d’être pris en charge, il fait la rencontre d’un homme, présenté alors comme un soignant, et avec lequel il procède à un échange plutôt singulier.

Finalement reçu par un médecin, Craig essaie alors d’expliquer ce sentiment de tristesse et cette angoisse qui l’ont conduit à venir consulter. Face au scepticisme du docteur, il confesse qu’il a arrêté quelques mois auparavant un traitement prescrit contre la dépression et insiste pour qu’une solution lui soit proposée immédiatement. Le médecin décide donc de placer Craig dans le service de soins psychiatriques pour adultes de l’hôpital, celui pour adolescents étant fermé en raison de travaux. Déconcerté par la présentation que lui fait l’infirmier du service, par les patients qu’il juge plus souffrants que lui, Craig souhaite revenir sur le choix d’internement du médecin, ce que lui refuse la Dre Minerva, s’occupant désormais de lui: il devra passer les cinq prochains jours dans le service, comme décidé avec ses parents. Ces derniers arrivent par la suite pour lui apporter ses vêtements, sa mère l’encourageant à prendre soin de lui, son père s’inquiétant davantage pour ses études.

Ainsi, les jours suivants sont rythmés par des entretiens avec la Dre Minerva concernant ses angoisses scolaires, ses soucis de communication avec son père, ses amis notamment, des échanges avec Bobby qui s’est révélé être l’homme rencontré en arrivant aux urgences, des séances d’art-thérapie où Craig se découvre une passion pour le dessin de «cartes du cerveau», et des moments passés avec Noelle, une jeune femme avec des marques de mutilation sur le visage.

A la fin de son séjour, s’apprêtant à quitt er le service, Craig réalise que bien qu’il n’ait pas affronté toutes ses difficultés et qu’il doive encore travailler sur ses angoisses, sa vie lui offre de nombreuses choses à propos desquelles se réjouir.

Ce qu'il faut savoir

Adaptation du roman de Ned Vizzini, portant le même titre et publié en 2006, le film, paru sur les écrans en 2010, retrace une histoire qui lui est contemporaine, nuançant un phénomène psychiatrique qui se prête à une période développementale particulièrement sensible: la dépression durant l’adolescence. Evoluant dans une société occidentale exigeante et baignant dans la culture de la performance et de l’«American Dream», le personnage de Craig symbolise toute une génération qui continue à vivre selon ces principes sociétaux, tout en visant à s’adapter à un environnement bien moins stable qu’une trentaine d’années auparavant et bien plus changeant [1]. Cette discrépance générationnelle, représentée notamment dans le film par la relation conflictuelle entre Craig et son père, est un cadre d’autant plus propice au développement de souffrances qui pourraient être liées à une difficulté d’adaptation à la situation. Il demeure difficile malgré tout, durant cette période que symbolise l’adolescence, d’établir et de faire la différence entre ce qui pourrait être des changements de comportement en rapport avec le développement et une véritable pathologie [2]. Cette différence est d’autant plus importante dans le cadre de la pratique de la psychiatrie moderne que l’établissement d’un diagnostic définitif pour cette catégorie d’âge est de moins en moins pratiqué.

Par ailleurs, il paraît important de souligner, au vu de la présence centrale de cette pathologie dans l’adaptation ainsi que dans l’œuvre originale, que Ned Vizzini souffrait lui-même de dépression et qu’il a séjourné dans un hôpital psychiatrique. Il se suicide cependant en 2013, à l’âge de trente-deux ans [3].

Psychopathologie

Comme mentionné précédemment, le film commence avec un rêve de Craig dans lequel ce dernier est sur le point de se jeter d’un pont. Présents dans le songe et témoins de la scène, les parents de Craig se préoccupent plus du nouveau vélo qu’ils lui ont offert et qui leur a coûté cher que du fait que leur fils essaie de se suicider. Outre cette interaction montrant des parents égocentrés, ne se souciant pas du bien-être de Craig, son côté presque comique atténue la gravité de l’acte suicidaire en lui-même et annonce une suite plutôt teintée de légèreté qu’emplie de drame. Cependant, le fait même que le protagoniste veuille mettre fin à ses jours et appelle à l’aide invite le spectateur à s’en demander les raisons. Ce long-métrage dresse l’image d’un adolescent stressé, subissant une importante pression de la part de ses parents quant à ses études et qui angoisse tellement à l’idée de rater sa vie qu’il préfère en finir avec elle.

It’s kind of a funny story dépeint le trouble dépressif caractérisé à travers la personne de Craig. En effet, celui-ci dit se sentir déprimé et avoir régulièrement pris un antidépresseur dans le passé, ce qui laisse comprendre que ce n’est pas la première fois qu’il passe par un épisode dépressif. La durée de son nouvel épisode n’est pas clairement explicitée dans le film mais au vu des pensées suicidaires, il est probable que celui-ci ait duré plus de deux semaines. Toutefois, il est difficile de satisfaire les critères diagnostiques du trouble dépressif caractérisé fournis par le DSM-V [4] en se basant sur ce que le caractère de Craig donne à voir. L’humeur dépressive et une diminution marquée de l’intérêt pour quelconque activité sont représentées. En outre, Craig n’a pas une haute estime de soi. Il est constamment en train de se comparer avec ses pairs et de se rabaisser en se disant ne pas comprendre comment il a pu atterrir dans une école étalant les étudiants les plus brillants de la ville. Pour ne rien améliorer, son meilleur ami à qui tout réussit sort avec Nia, le plus grand fantasme de Craig. Il n’est pas étonnant qu’avec une vision aussi dépréciative de lui-même, Craig se détache de son entourage social [5]. Le film durant, le spectateur remarque que ce dont manque cruellement Craig est une réelle écoute et des relations dans lesquelles il peut être lui-même et se confier [6]. Ses parents ne remplissent pas ce rôle. Ils ne cherchent pas à connaître les centres d’intérêt de leur fils ou ses sentiments. Son soi-disant meilleur ami ne trouve rien de mieux à faire que de se moquer de lui lorsqu’il apprend qu’il est dans un hôpital psychiatrique.

Finalement, le film amène le spectateur à se demander si Craig n’est pas «seulement» en train de vivre les aléas d’une adolescence normale auxquels il est dur de se confronter [7]. En effet, la rémission incroyablement rapide de Craig après un séjour hospitalier de cinq jours renforce le doute. Au sein de l’unité psychiatrique, il expérimente à nouveau des relations sociales avec les autres patients présents et crée de nouveaux liens, pour la plupart forts. Même s’il prend également quotidiennement un antidépresseur, il faut au moins attendre trois à quatre semaines pour que le patient bénéficie réellement de son effet. Or, dans le film, cinq jours de prise suffisent à requinquer Craig. D’autres moyens thérapeutiques comme la musico- et l’art-thérapie sont disponibles sur place, ce qui est probablement d’une aide non réfutable. D’ailleurs, Craig se trouve une nouvelle passion pour le dessin et cela semble contribuer grandement à l’apaisement de son mal. En bref, Craig a besoin d’un environnement dans lequel il est accepté tel qu’il est, qui est dépourvu de toute pression et qui lui permette de (re)découvrir des facettes de sa personnalité qui lui plaisent.

Les représentations sociales

Au premier abord, le système de santé mis en scène est perçu comme une organisation qui fait preuve de négligence. En effet, le premier contact avec cette institution se fait à travers le personnage de l’urgentiste, qui ne paraît pas prendre en compte les vraies plaintes du protagoniste, mais au contraire cherche à le «ranger dans une case». Le médecin semble uniquement vouloir remplir son questionnaire et sous-estime les envies suicidaires du jeune homme. De plus, dès son admission, Craig se rend compte du manque de surveillance au sein de l’unité psychiatrique qui apparemment laisse sortir les patients sans trop de difficultés (par exemple Bobby peut se rendre au service des urgences sans se faire remarquer).

Malgré cet aspect négatif, ce domaine inconnu du grand public suscite de la curiosité, notamment celle du personnage de Nia qui va jusqu’à rendre visite à Craig dans l’institut. Elle-même apprend à Craig qu’elle souffre de dépression. Craig n’est ainsi pas un cas isolé, d’autres adolescents vivent aussi des moments sombres et se sentent impuissants. De surcroît, avec l’avancée du film, le spectateur découvre le personnage de la doctoresse Minerva qui allie patience et écoute attentive pour suivre et épauler ses patients. Elle compare le trouble dépressif et le diabète en précisant que l’une maladie comme l’autre mérite d’être prise en charge. Craig donne l’impression d’être suffisamment à l’aise avec elle pour se livrer sur son état émotionnel. Il est intéressant de noter que les patients eux-mêmes s’entraident, que ce soit en prodiguant des conseils ou en partageant des biens matériels, à tel point que le spectateur aurait presque envie d’y séjourner avec Craig. En somme, le film tend à normaliser la dépression, et plus largement la maladie psychiatrique, le tout dans un environnement de bienveillance qu’apporte l’unité de soins.

Concernant la représentation des patients hospitalisés, il existe une certaine dichotomie. Certains incarnent à l’extrême les clichés du «malade psychiatrique complètement fou», comme par exemple la dame qui, de par sa paranoïa et ses hallucinations, démonte des téléphones pour y chercher des micros. D’autres, au contraire, semblent être des gens parfaitement ordinaires, comme Bobby ou Noelle. Le film insiste sur le regard honteux que pose la société sur la maladie psychiatrique, avec la volonté de Craig de cacher à ses amis la raison de son absence, ainsi qu’à travers le discours, dans une de ses rêveries, d’une de ses enseignantes qui juge les personnes internées en hôpital psychiatrique comme des «ratés».

Cependant, la banalité et la simplicité des problèmes tracassant Craig mettent en lumière la tendance naturelle avec laquelle une personne peut développer un trouble dépressif. La diversité d’âge, de sexe ou d’origine des patients admis pour la même maladie montre à quel point le panel de personnes que la dépression peut toucher est vaste, ainsi que les nombreuses formes que peut prendre ce trouble. Finalement, lors de la soirée pizza, le spectateur observe un groupe de personnes heureuses de manger et de danser ensemble, scène touchante qui rappelle que derrière la maladie il y a surtout un être humain.

 Conclusion

En conclusion, malgré une représentation incomplète du trouble dépressif caractérisé, It’s kind of a funny story parvient à véhiculer un message important concernant la dépression. Celle-ci ne constitue pas un trouble honteux ou tabou. Elle est fréquente parmi les adolescents et devrait être considérée au même titre qu’une autre affection physiologique. Le regard porté sur l’hôpital psychiatrique est également loin de certains clichés comme les psychiatres sans pitié ou les patients dangereusement fous. Néanmoins, la légèreté ainsi que la superficialité avec lesquelles est abordée la dépression en tant que pathologie pousseraient à recommander le visionnage du film à un public déjà sensibilisé à cette thématique. Bien que d’une qualité cinématographique et dramaturgique globalement satisfaisante, le dénouement rapide et la résolution de la maladie de Craig donnent une fausse idée du sérieux de la dépression et favorisent presque la banalisation de celle-ci. Dans tous les cas, ce long-métrage donne le sourire et peut participer à une réflexion sur lien entre la santé mentale et la période tumultueuse qu’est l’adolescence.

Correspondence

Dr méd. Gerard Calzada


HUG – Hôpitaux Universitaires de Genève


Rue, Grand Pré 70C


CH-1202 Genève


Gerard.Calzada[at]hcuge.ch

References

1. McVeigh T. The Guardian [En ligne]. It’s never been easy being a teenager. But is this now a generation crisis? [Cité le 7 mars 2020]. Disponible sur: https://www.theguardian.com/society/2016/sep/24/teenagers-generation-in-crisis

2. Mayo Clinic Staff. Mayo Clinic [En ligne]. Teen Depression [Cité le 7 mars 2020]. Disponible sur: https://www.mayoclinic.org/diseases-conditions/teen-depression/symptoms-causes/syc-20350985

3. Yardley W. New York Times [En ligne]. Ned Vizzini, 32, Dies; Wrote Teenage Novels [Cité le 7 mars 2020]. Disponible sur: https://www.nytimes.com/2013/12/21/books/ned-vizzini-author-of-teenage-novels-dies-at-32.html

4. American Psychiatric Association (APA). DSM-5: Diagnostic and statistical manual of mental disorders. 5th ed. Washington D.C.: American Psychiatric Association; 2013.

5. Lara F. Movie Review: It’s Kind of a Funny Story. J Creativity Ment Health. 2012;7(3):304–7. http://dx.doi.org/10.1080/15401383.2012.710171 1540-1383The reference title appears to be set in title case rather than sentence case. (Ref. 5 "Lara, 2012")

6. Pols M. Time [En ligne]. It’s Kind of a Funny Story: Depression Lite [Cité le 7 mars 2020]. Disponible sur: http://content.time.com/time/arts/article/0,8599,2024080,00.html

7. Catchpole C. Den of Geek [En ligne]. It’s Kind of a Funny Story: a 12A film tackling depression [Cité le 7 mars 2020]. Disponible sur: https://www.denofgeek.com/movies/it-s-kind-of-a-funny-story-a-12a-film-tackling-depression/

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