Editorial

Un coup de hache dans la tête

DOI: https://doi.org/10.4414/sanp.2022.w10121
Publication Date: 17.08.2022
Swiss Arch Neurol Psychiatr Psychother. 2022;173:w10121

Andreas Steck

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Si vous vous questionnez sur le sens de ce titre surprenant, vous trouverez la réponse à la fin de cet éditorial.

La vocation des Archives a toujours été d’offrir un vaste éventail, allant de publications très cliniques aux publications plus scientifiques. La rédaction s’engage à présenter un large domaine de sujets avec une ouverture à d'autres disciplines que la neurologie, la psychiatrie et la psychothérapie: neurobiologie, études culturelles, psychanalyse, philosophie, art, littérature, analyses cinématographiques, interviews ou revues de livres. Spécifiquement les Archives ont à cœur de refléter les conditions suisses dans la recherche et les soins, présentant des publications sur des questions locales et permettant d’informer les praticiens des nouveautés dans le domaine de la psychiatrie et de la neurologie.

La revue Neuropsychology of spatial neglect par Dima Daher et Arnaud Saj, des auteurs connus pour leur ­collaboration avec Patrik Vuillemier ne manquera pas d’intéresser neurologues et neuropsychologues. La ­négligence pour un hémi-espace est un phénomène à la fois bien et imparfaitement connu. Ainsi des appellations diverses caractérisent ce comportement bien ­particulier: négligence spatiale unilatérale, héminégligence, négligence visuelle, syndrome d’inattention, spatial neglect en anglais. L’article passe en ­revue les hypothèses physiopathologiques et discute les différentes composantes sensorielles, attentionnelles ou perceptives. L’étude de ces mécanismes ont un intérêt pratique pour guider la rééducation, qui va ­recourir à la réadaptation comportementale, aux techniques de stimulation cérébrale non invasives ou au neurofeedback.

L'importance de l'hippocampe pour la mémoire sociale est illustrée par le fameux cas d'Henry Molaison (patient H.M.) [1], qui, suite à une ablation bilatérale du lobe temporal médial, n'a pas pu former de nouveaux souvenirs des personnes avec lesquelles il avait travaillé pendant des années. Dans leur article Social cognition in developmental and adult-onset amnesia: a multiple case-control study, les auteurs zurichois autour de Hennric Jokeit présentent une étude examinant la ­cognition sociale chez trois patients amnésiques. Comme le patient H.M., les cas décrits souffrent d’une épilepsie temporale avec lésion hippocampique associée à des troubles des fonctions émotionnelles. Cette étude souligne la nécessité d'un diagnostic complet des fonctions cognitives sociales, tel que recommandé par le DSM-5, qui a inclus la cognition sociale comme l'un des six domaines fonctionnels de base de l'évaluation des troubles neuro-cognitifs. Ces déficits de la cognition sociale ont pour conséquences des perturbations des relations interpersonnelles ou du fonctionnement professionnel, responsables d'un véritable handicap.

Kirchebner et al. présentent un aperçu de l’utilité de l'apprentissage automatique dans l’analyse de données cliniques en psychiatrie et discutent les premiers ­résultats de telles analyses sur un collectif de patients atteints de troubles du spectre de la schizophrénie. Le but ultime des modèles d'apprentissage automatique est d’identifier des caractéristiques cliniques spécifiques à un stade précoce et ainsi de constituer la base d'un traitement personnalisé.

Diverses rubriques – analyse d’un film, psychiatrie en art graphique et revues de livres – complètent ce ­numéro des Archives.

Je termine cet éditorial en proposant comme lecture d’été le récent ouvrage de Raphaël Gaillard [2] dont le titre fait référence à une phrase de Diderot qui écrit que les grands artistes ont un petit coup de hache dans la tête. L’idée d’un lien entre folie et créativité est connue depuis l’antiquité grecque, vécue intensément dans les passions romantiques et célébrée par les surréalistes. L’auteur, lui-même psychiatre, montre combien cette idée ne résiste pas à l’expérience du médecin, confronté à la souffrance de ses patients et à leurs difficultés dans leur vie quotidienne. La maladie mentale le plus souvent empêche la créativité. Mais c’est à partir d’études génétiques et épidémiologiques qu’il apparait que le lien entre folie et créativité devient en fait un lien de parenté. Certains gènes nous rendent vulnérables aux troubles psychiques, mais ces mêmes gènes nous permettent aussi d’être créatifs. Une hypothèse intéressante qui résout cette apparente contradiction, mais reste ouverte à de nombreuses interprétations. Je recommande vivement ce livre qui, au-delà des enjeux psychiatriques, nous interroge sur la condition humaine.

References

1. Corkin S. What’s new with the amnesic patient H.M.? Nat Rev Neurosci. 2002 Feb;3(2):153–60. http://dx.doi.org/10.1038/nrn726 PubMed

2. Gaillard R. Un coup de hache dans la tête. Paris: Grasset; 2022

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