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Film analysis

Le trouble de la personnalité antisociale dans le film «Sexy Beast»

DOI: https://doi.org/10.4414/sanp.w10059
Publication Date: 20.02.2022

Clara Fuhrer, Pablo Laville, Jasper Crokaert, Daniele Zullino, Gerard Calzada

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«Sexy Beast» (2000)

Screenplay by Louis Mellis, David Scinto. Directed by Jonathan Glazer.

Ce film policier anglais et espagnol permet de suivre, à travers un scénario très hollywoodien, les différents aspects du trouble de la personnalité antisociale et leur répercussion significative sur l’entourage d’une personne atteinte de ce trouble.

Trame

Gal est un gangster à la retraite qui mène une vie paisible avec sa femme sur la Costa Del Sol en Espagne. Don Logan, un homme respecté dans son ancien milieu de gangsters, met au point un plan pour braquer une banque. Il vient à la rencontre de Gal et insiste pour que celui-ci participe au braquage à Londres, en faisant équipe avec une bande de gangsters recrutés par Don. Lorsque Gal refuse son offre, Don devient menaçant et n’accepte pas son refus. La tension monte et Don devient violent, mais il se fait tuer. Gal se rend quand même à Londres pour participer au braquage et éviter ainsi les soupçons sur la disparition de Don. Le braquage se déroule comme prévu, mais un des hommes suspecte Gal d’être mêlé à la disparition de Don, car il sait que celui-ci n’a jamais pris l’avion de retour pour l’Angleterre. Gal n’obtient pas sa part du butin, mais il est épargné et retourne vivre en Espagne auprès de sa femme.

Ce qu’il faut savoir

«Sexy Beast» est un film policier et dramatique, britannique et espagnol, écrit par le scénariste Louis Mellis et réalisé par Jonathan Glazer, réalisateur anglais. Il s’inscrit dans une époque contemporaine.

Selon Jonathan Glazer [1], «il s’agit avant tout d’une histoire sur le pouvoir de rédemption de l’amour. Elle a pour cadre l’univers du crime londonien. Un film de gangsters se déroule dans une société qui possède ses propres règles, sa loyauté, ses extrêmes: en ce sens, nous sommes dans un registre shakespearien.»

Même si le trouble de la personnalité antisociale abordé dans cet article n’est pas explicitement mentionné dans le film, le comportement de Don est évocateur de ce trouble. Au début du film, Don Logan est absent, mais il est néanmoins frappant de constater que, lorsque Gal et sa femme apprennent la venue de Don chez eux en Espagne, il devient tout de suite source d’anxiété et de soucis. Le spectateur se doute alors déjà que Don est un personnage complexe et difficile. Cette entrée en matière suscite la curiosité du spectateur. Le film commence aussi avec un éboulement de pierres juste au-dessus de la maison de Gal, et un rocher finit par tomber dans la piscine de Gal et détruire une partie de la terrasse. Ceci peut être vu comme une image du pressentiment d’un danger imminent, représenté par l’arrivée de Don chez Gal.

Psychopathologie

Le trouble représenté dans le film est le trouble de la personnalité antisociale.

Le trouble de la personnalité antisociale s’inscrit dans différents registres. Il relève des questions psychiatriques, sociétales, juridiques et éthiques. Les mesures prises par la société et les autorités judiciaires visent à protéger les citoyens plus qu’à guérir la personne souffrant de ce trouble. Les personnes souffrant du trouble de la personnalité antisociale sont-elles malades et souffrent-elles? Ce trouble jouit d’un statut d’entre-deux: il s’inscrit entre la maladie et la criminalité, entre l’individu et la collectivité, car ne seraient-ce pas les victimes et l’entourage des personnes souffrant de ce trouble qui en souffriraient bien plus que ces derniers?

Concernant l’étiopathie et de la pathogénie, des chercheurs ont identifié des critères en corrélation avec l’apparition de ce trouble, sans être prédictifs pour autant. Il s’agit de la triade de MacDonald, comprenant des actes de pyromanie, des actes de cruauté envers les animaux et l’énurésie persistante, habituellement retrouvés dans l’enfance. Ce trouble s’inscrit dans un terreau, lui aussi multimodal et complexe. Des facteurs de vulnérabilité biologiques, cognitifs, comportementaux, sociétaux et éducationnels ont été mis en lien avec l’apparition de ce trouble. Au niveau éducationnel, les personnes ayant se trouble n’ont pas appris ce que sont les limites durant leur enfance. L’absence de parents ou des parents trop sévères n’ont pas permis, à travers l’identification parentale, l’introjection des normes parentales d’abord et des normes sociétales ensuite. Les personnes souffrant de ce trouble ne sont pas capables de se sentir responsables de leurs actes. De plus, ils ne sont pas capables de ressentir de l’empathie envers la souffrance des autres. En termes psychanalytiques, l’absence ou le défaut de Surmoi clairement établi laisse libre cours aux pulsions et à la recherche de plaisir. De ce fait, ces individus n’hésitent pas à tromper l’autre pour leur profit et leur plaisir. L’absence de remords ou de capacité à éprouver de la culpabilité est un trait clé dans le paysage de la sociopathie, laissant place aux mensonges, aux manipulations et aux fraudes de toute sorte. D’autres traits fréquemment décrits sont les suivants: dédain envers les sentiments des autres, impulsivité, difficultés à conserver des relations au long terme, irrespect des règles, des normes sociétales et des engagements pris. Les individus ayant ce trouble font preuve d’une tolérance très faible à la frustration et montrent également un faible seuil de décharge de l’agressivité. D’autres traits décrits sont la loquacité, la superficialité, tout comme le Moi grandiose et excentrique.

La faute est, en raison de l’absence de remords, attribuée aux autres par un mécanisme de défense psychique appelé projection. Ces individus se rencontrent plus en milieu carcéral qu’en milieu psychiatrique tel quel, de par la faible capacité à l’insight dont font preuve ces personnes.

Le trouble se perçoit au travers du personnage de Don Logan qui présente la quasi-totalité des caractéristiques du trouble de la personnalité antisociale décrites dans les manuels diagnostics couramment utilisés en psychiatrie contemporaine, tels le CIM-10 ou le DSM-5.

Tout d’abord, Don montre une incapacité à se conformer aux normes sociales qui déterminent les comportements légaux (fig. 1). Son métier de gangster l’incite à transgresser les normes sociales et à mener des opérations passibles de prison. Il organise le braquage d’une banque à Londres et réunit une équipe de gangsters. Il viole également les règles en allumant une cigarette dans l’avion.

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Figure 1:

Capture d’écran de la bande-annonce officielle du film.

La présence d’irritabilité et d’agressivité est le critère qui ressort de manière la plus évidente. Premièrement, les phrases de Don Logan sont ponctuées d’insultes tout au long du film. Pour ne citer que ces scènes, il insulte notamment Gal lorsque celui-ci refuse de rejoindre l’opération, lorsqu’ils discutent dans la voiture ou lorsqu’il est en train de mourir: sa dernière parole est une insulte. Il en vient également à s’insulter lui-même, lorsqu’il se parle dans le miroir. Deuxièmement, il agresse physiquement à plusieurs reprises Gal, lorsqu’ils sont sur la plage ou lorsqu’il le réveille en l’insultant et en le frappant. Don Logan monte même d’un cran lorsqu’il menace Gal de mort et passe à l’acte, en le frappant à la tête avec un verre.

Il se comporte aussi de manière presque infantile, car il n’accepte pas le refus. Cette irresponsabilité est bien montrée par la pauvreté de son discours, qui se résume par des mots répétés en boucle, tel le discours d’un enfant en crise.

Il n’a aucun remords sur le fait d’importuner ses amis, de forcer Gal à commettre un braquage alors que celui-ci refuse. Il méprise les sentiments des autres et les manipule pour ses propres fins et intérêts; ce n’est que le gain final du braquage qui l’intéresse. C’est un personnage qui n’a aucune empathie.

Il est aussi intéressant de constater la place qu’occupe un tel personnage. Il est au centre des préoccupations de tous, mais tous voudraient qu’il s’en aille. Il provoque la peur auprès de ses interlocuteurs.

Il est intéressant de voir à quel point la personnalité, comprise comme une façon durable d’interagir avec les autres et le monde environnant, influe sur le choix du métier de Don. L’absence de remords et de culpabilité fait qu’il excelle dans le milieu du grand banditisme.

Il est frappant de considérer que la seule issue que Gal et ses amis trouvent pour maîtriser Don et en finir avec ses caprices est de le tuer. Il devient tellement envahissant, incontrôlable et agressif que c’est leur seule solution pour mettre fin à ce calvaire créé par Don. Des liens peuvent désormais être faits avec une société à plus grande échelle. Au vu du risque représenté pour les autres citoyens, les autorités judiciaires n’ont trouvé d’autre solution que de mettre ces personnes en milieu fermé, non pas pour le bien des patients, mais pour le bien de la société et du plus grand nombre. La claustration de ces individus dans nos sociétés est équivalente au meurtre de Don dans le film parce qu’elle représente une mesure d’éloignement de celui qui gêne et met en péril la vie et la sécurité des autres citoyens.

Le trouble de la personnalité antisociale est bien représenté dans le film. Par contre, l’absence de soignants ou des consultations médicales ne favorise pas que le spectateur comprenne que Don Logan est atteint d’un trouble psychique.

Les représentations sociales

La maladie et les patients psychiatriques

Don Logan est représenté comme un «fou dangereux», ce qui contribue à générer une image négative des personnes concernées par le trouble de la personnalité antisociale.

Avant qu’il apparaisse à l’écran, le spectateur craint son arrivée et ressent de l’antipathie pour ce personnage. Don est montré comme une personne irritable, incontrôlable, tyrannique et dangereuse.

L’utilisation du stéréotype de la brutalité absolue et bestiale, combinée à une absence de réflexion «avant» d’agir et de remord «après» l’acte commis, a pour conséquence d’engendrer chez le public des sentiments de peur, de rejet et de haine.

Néanmoins, le fait de ne pas montrer de soignants ni de consultations médicales est représentatif de la réalité. En effet, les personnes avec un trouble de la personnalité antisociale consultent peu et il s’avère qu’une des possibilités pour qu’ils consultent est lorsqu’ils se retrouvent en prison.

Un des traitements préconisés pour ce genre de troubles est la psychothérapie comportementale, associée à un soutien aux membres de la famille concernée. La prévalence du trouble de la personnalité antisociale s’élève de 1 à 3,6% de la population générale, avec une fréquence plus élevée chez les hommes que chez les femmes.

Liens avec d’autres films et médias

Il y a des personnes souffrant du trouble de la personnalité antisociale qui arrivent à gravir les échelons dans la société ou dans une sous-société criminelle. Ces sociopathes ont été décrits comme des «sociopathes à col blanc» ou comme des «Snakes in suits» par les chercheurs et par les littéraires.

Don Logan pourrait parfaitement s’inscrire dans la lignée très fermée et prestigieuse des grands gangsters de Hollywood. Il le pourrait s’il était attachant. Or, il n’y a pas une seule seconde où le spectateur rêverait de lui ressembler comme il voudrait ressembler à Sonny en regardant «A Bronx Tale» de Robert de Niro. Don Logan n’est pas Al Capone, il n’est pas mis en scène comme Pablo Escobar dans la série «Narcos» produite par Netflix, ce n’est pas à cela que doit s’attendre le spectateur. Pourtant, certains héros de films de bandits ont des éléments caractériels fortement similaires à ceux de Don, ce qui mène à s’interroger sur l’importance du contexte dans le trouble de la personnalité antisociale. Dans le film «Les Affranchis» de Martin Scorsese, Tommy DeVito, interprété par Joe Pesci, montre des traits de personnalité similaires à ceux de Don. Exemple typique: une scène dans un bar clandestin en pleine partie de poker, au cours de laquelle Tommy tire sur un jeune serveur parce que celui-ci prend à son goût trop de temps pour servir les plats. Il lui tire dessus sans réelle raison, pour amuser la galerie, faisant preuve d’une impulsivité totale et d’un manque de discernement, ajouté à une égocentricité plus qu’évidente. Mais ce qui est le plus intéressant dans cet exemple, c’est le cadre et surtout la réaction de l’entourage: personne ne semble réagir, alors que Don finit exécuté par ceux qu’il côtoie pour avoir eu une attitude similaire.

Un autre personnage comparable à Don est celui de O-Dog interprété par Lorenz Tate dans le film «Menace to society», d’Albert et Allen Hughes. Au début du film, on voit O-Dog, un jeune du quartier défavorisé de Crenshaw à Los Angeles, cribler de balles un magasinier qui le suit lui et son ami à travers le magasin par peur qu’ils ne commettent un vol. Les deux compères, après le forfait de O-Dog, fuient et ce dernier montre fièrement, dans les jours qui suivent, la vidéo de surveillance du magasin dans laquelle on le voit tuer le vendeur. Aucun remords, aucune capacité d’anticipation, mais il en est fier et son entourage le supporte, car il y a, là aussi, un contexte différent : celui de la misère sociale et de l’abandon de la jeunesse défavorisée de certains quartiers américains. On peut se demander ce qui aurait été de Don s’il avait eu la même attitude dans un autre milieu, avec d’autres personnes, s’il avait été considéré comme un personnage charismatique à l’image de Joe Pesci ou O-Dog au lieu d’être l’incarnation d’un trouble psychique. Mais il est intéressant de le comparer à ces personnages hauts en couleur pour qui les lois et les règles n’ont pas de réelle signification.

Conclusion

Au niveau de la sémiologie psychiatrique, Don présente un tableau quasi complet du trouble de la personnalité antisociale selon les manuels diagnostics que sont le CIM-10 et le DSM-5. Les symptômes présentés dans le film font partie de la sémiologie psychiatrique caractérisant ce trouble, à savoir l’absence de remords et de culpabilité, l’impulsivité et l’irritabilité, et surtout le manque d’empathie. Toutefois, dans le milieu du grand banditisme, ces traits de personnalité peuvent être un avantage, alors que dans la vie citoyenne, il s’agit d’un trouble qui suscite la mise à l’écart d’autrui au vu des difficultés interpersonnelles et juridiques que les personnes atteintes de ce trouble suscitent dans la société. Les pistes actuelles de prise en charge en milieu fermé restent peu satisfaisantes. L’approche psychiatrique psychothérapeutique intégrée en milieu fermé et l’aide à la réinsertion sociale sont encore à développer afin d’optimiser la prise en charge de ce trouble.

((Achtung EDIFIX Meldung: Lit. 3,6,7))

Correspondence

Dr méd. Gerard Calzada

HUG – Hôpitaux Universitaires de Genève

Rue Grand Pré 70C

CH-1202 Genève

Gerard.Calzada[at]hcuge.ch

References

1. Allociné. Sexy Beast. [En ligne]. 2001. [Consulté le 13 mars 2017]. Disponible sur: http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=27779.html

2. Parfitt C, Alleyne E. Not the Sum of its Parts: A critical review of the Macdonald Triad. SAGE Journals; 2018.

3. Brazil AI Classification and treatment of antisocial individuals: From behavior to biocognition. Neurosi Biobehav Rev. 2018."Et al" found after fewer than 6 authors. Please check reference (Ref. 3 "Brazil, et al., 2018")

4. Black DW. The natural history of antisocial personality disorder. Can J Psychiatry. 2015 Jul;60(7):309–14. http://dx.doi.org/10.1177/070674371506000703 PubMed 1497-0015

5 Giannacopoulos P, Espinoza L, Psychopathie et vieillissement, Gazette médicale. 2017;2:23-25.

6. Giannakopoulos P, Gasser J. Complexité de la psychiatrie moderne: entre santé mentale publique et interrogations sécuritaires. Rev Med Suisse. 2014 Sep;10(442):1691. PubMed 1660-9379PubMed reports the translated (English) article title is Complexity of modern psychiatry: between public mental health and safety interviews.. (Ref. 6 "Giannakopoulos, Gasser, 2014")

7. Canuto A. La psychopathie: entre individuel et collectif. Rev Med Suisse. 2014.1660-9379This reference lacks page numbers. Please proof carefully. (Ref. 7 "Canuto, 2014")Please indicate if the reference is "in press"; if not, please provide volume and page numbers. (Ref. 7 "Canuto, 2014")

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