In memoriam

Médecin, psychiatre et humaniste

Walter Bettschart

Philippe Conus

DOI : https://doi.org/10.4414/sanp.2018.00579
Publication Date : 23.05.2018
Swiss Arch Neurol Psychiatr Psychother. 2018;169(04):102-103

Le 21 novembre 2017, le Professeur Walter Bettschart, ancien chef du Service Universitaire de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent à Lausanne, est décédé dans sa nonantième année. Dans le cadre d’une longue ­carrière au cours de laquelle il a su développer de ­nombreuses structures de soins innovantes et promouvoir le développement de la recherche en pédo­psychiatrie, le Professeur Bettschart a marqué ses ­collaborateurs par sa passion, son enthousiasme et sa volonté constante d’améliorer les soins de manière concrète, cherchant sans relâche à traduire les nouveautés et les découvertes scientifiques dans la clinique du quotidien.

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Walter Bettschart est né le 16 janvier 1928 à Einsiedeln, cinquième des six fils d’Oskar Bettschart, directeur de la maison d’édition Benziger Verlag, et de Stéphanie Spörri, fille du pharmacien d’Einsiedeln. Très attaché à sa famille qui jouera un rôle important durant ses ­années de formation, Walter Bettschart a certainement été façonné par cette naissance dans un milieu bourgeois et cultivé, famille en vue d’Einsiedeln qui était le plus gros employeur de la commune, avec sa maison d’édition, son imprimerie et son magasin. De son père Oskar, homme exigeant combinant à la fois les qualités d’intellectuel dans son rôle d’éditeur et celles d’entrepreneur toujours soucieux d’arriver à fournir du travail à ses employés en sillonnant les capitales d’Europe, il a certainement hérité cet heureux mélange de curiosité intellectuelle, d’ouverture et de ténacité auxquelles s’ajoutent le sens des responsabilités, le souci de l’autre et la préoccupation pour les plus démunis.

Comme ses frères, Walter fréquenta l’école des bénédictins, et il continuera au fil des ans sur la trajectoire tracée par cette éducation classique helléniste et latiniste, la poursuivant par ses lectures de l’Iliade et l’Odyssée, par la découverte des écrits de Freud, et ­enfin par sa formation à la psychanalyse qui achèvera de le rendre sensible aux symboles et à leur signification. C’est ainsi que, tout au long de sa vie, à travers les mots, qu’ils soient lus, dits ou entendus, il tentera de satisfaire sa curiosité insatiable et d’améliorer jusqu’à son dernier jour, sa connaissance du Monde et de l’autre.

Après sa scolarité, Walter Bettschart porte son choix sur des études de médecine, qui le conduiront de ­Fribourg à Zürich, puis Paris et finalement Vienne. Une fois celles-ci terminées, il travaillera dans un ­premier temps en médecine somatique, l’un de ses ­premiers stages consistant à remplacer un médecin ­généraliste de Sarnen. Il travaillera également à l’hôpital de Sursee, où il fit notamment quelques accouchements, et c’est en 1958 qu’il entrera pour la première fois dans le monde de la psychiatrie, en prenant un poste à l’Institut d’Hygiène Mentale de Bienne dirigé alors par le Dr Adolf Friedemann. C’est là également qu’il rencontrera sa femme Beryl qui lui donnera plus tard quatre enfants.

Fin 1960, il arrive dans le canton de Vaud et prend un poste à l’Office Médico-Pédagogique alors rattaché au Service de l’Enfance du Département de l’intérieur et dirigé par le Professeur René Henny. En collaboration étroite avec ce dernier, il participera au mouvement de modernisation du traitement des problèmes de ­l’enfance de ce canton, mouvement qui conduira ­progressivement à la mise en place d’une politique structurée et cohérente, inspirée du modèle français et  de la politique de secteur récemment déployée dans ce pays.

L’une de ses premières créations sera la transformation du Bercail, petit centre hospitalier créé en 1938 par le Prof Lucien Bovet, en un hôpital de jour. Dans le cadre de cette unité, il se révèle un chef stimulant, enthousiaste, désireux de transmettre son savoir et passionné par les nouveaux développements possibles que lui inspiraient ses nombreuses lectures. Découvrant par exemple les écrits de Winnicott, il engage son équipe dans une réflexion créative et passionnée visant à trouver des applications concrètes à ces idées nouvelles qui l’enthousiasmaient. Cherchant sans relâche de nouvelles voies pour aider ses jeunes patients en se référant à de nouvelles théories, il poussait ses col­lègues à décrire leur activité, à réfléchir à leur pratique et à dépasser les actes du quotidien pour comprendre ce qui réellement soignait les patients, dans le but de comprendre ce qui dans la vie quotidienne à l’hôpital de jour les aidait à se structurer et à sortir du carcan de leur pathologie.

Très ouvert à la recherche, il n’en restait pas moins un excellent clinicien, capable d’établir en quelques phrases colorées par son accent chantant d’Einsiedeln une relation chaleureuse et rassurante avec les enfants ou leurs parents, restant toujours soucieux de voir la personne plutôt que le diagnostic se cachant derrière les symptômes. Il était également un praticien convaincu de l’importance de collaborer avec les familles sans les juger, ce qui n’allait pas de soi à une époque où certaines théories voulaient faire des parents la cause de tous les maux.

En 1973, il devient Privat Docent à la Faculté de Médecine de Lausanne, dans un service universitaire de ­psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA) qui était depuis 3 ans rattaché au Service de la Santé ­Publique. Cette pro­motion académique était liée en particulier à ses travaux de recherches conduits sur la base de catamnèses d’enfants suivis en pédopsychiatrie, travaux qui traduisent son souci de développer des soins utiles, leur objectif étant d’identifier les facteurs conduisant concrètement à une amélioration de l’état des patients. A l’image de sa curiosité toujours en éveil, son intérêt clinique et scientifique s’orientait également vers d’autres domaines: l’étude du phénomène de l’atta­chement et de son rôle dans la survenue de troubles psychiques et l’incorporation de l’éclairage que la sociologie peut apporter à la psychiatrie, tant il voyait l’importance de l’influence du milieu sur l’état de ses jeunes patients.

En 1980, il participe à la création du centre thérapeutique pour adolescents (CTA) (qui sera plus tard séparé en deux parties pour constituer le Centre Thérapeutique de Jour pour Adolescents, et l’Unité d’Hospitalisation Psychiatrique pour Adolescents), identifiant déjà les besoins spécifiques de ceux traversant cette phase critique de la vie. Il sera aussi impliqué dans l’ouverture en 1984, des ateliers thérapeutiques du soir puis de la consultation de Chavannes, dans le souci de rendre les soins plus accessibles dans ces quartiers ­ouvriers et défavorisés de l’ouest lausannois. L’inventaire de ses intérêts cliniques serait incomplet si on ne mentionnait pas son implication très engagée dans l’amélioration des soins proposés aux enfants souffrant d’un ­déficit intellectuel et sa collaboration étroite avec les institutions spécialisées telles que l’Espérance à Etoy par exemple.

En 1984, il est nommé professeur ordinaire et chef du SUPEA, succédant au Professeur Henny qui prend alors sa retraite. A la tête de ce service pendant dix ans, il continuera d’œuvrer à l’enrichissement du dispositif de soins psychiatriques pour enfants et adolescents, l’ouvrant aux nouveautés qu’apportent par exemple l’implantation des théories systémiques dans la pratique clinique et soutenant le développement d’une unité de recherche en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, sous la direction de Blaise Pierrehumbert, qui existe encore à ce jour.

Comme on le voit, Walter Bettschart a eu une carrière particulièrement riche dans une période passionnante au cours de laquelle la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent a vécu un important essor. Travailleur ­infatigable, curieux et enthousiaste, il a su faire pro­fiter son service des innovations cliniques développées partout dans le monde. Il a aussi su renforcer les ­aspects de recherche, contribuant à faire en sorte que les aspects scientifiques de la psychiatrie soient ­reconnus au même titre que ceux des autres branches de la médecine. Enfin, il a su sortir d’une vision par trop médico-centrée et faire une place dans la clinique à d’autres métiers fondamentaux dans la prise en charge des enfants, comme par exemple les psychologues et les logopédistes dont il a cherché à améliorer les conditions de travail.

Mais sa vie ne s’est pas arrêtée en 1994. Même si après sa retraite il a su profiter de la bastide qu’il avait ­acquise à Cotignac en 1979 et à la réfection de laquelle il avait travaillé des années durant avec l’aide de ses enfants, ainsi que de l’oliveraie de 200 arbres qui l’entoure, et bien qu’il ait pu s’adonner encore plus à la lecture, au suivi intéressé des affaires du Monde et aux concerts de l’Orchestre de la Suisse Romande, il a repris pendant quelques années une activité de cabinet privé et s’est impliqué dans les travaux de l’Institut Maïeutique à Lausanne, ne restant ainsi jamais très éloigné de ce qui fut sa passion. Jusqu’à ses derniers jours il est resté curieux du destin des autres et de la marche du Monde, se plaignant si peu des problèmes de santé qui l’ont ­finalement emporté à fin novembre 2017.

Philippe Conus

L’auteur remercie Sylvie Galland, Stanislas Arczynski, 
Olivier Bonnard et Vincent Bettschart pour leur aide précieuse 
à la rédaction de cet article.

Correspondance:
Philippe Conus, MD
Université de Lausanne,
Clinique de Cery
CH-1008 Prilly
philippe.conus[at]chuv.ch