Editorial

La composition de sens à partir de données scientifiques hétérogènes et débordantes

Le défi d’une formation ­«moderne-fluide»

Daniele Zullino

DOI : https://doi.org/10.4414/sanp.2018.00607
Publication Date : 08.08.2018
Swiss Arch Neurol Psychiatr Psychother. 2018;169(05):133-134

Jacques Besson, professeur de psychiatrie à l’Université de Lausanne (UNIL) et Chef du Service de psychiatrie communautaire du Département de psychiatrie du CHUV, prend sa retraite cette année. Non content d’en rester là, il a également décidé de se retirer de sa fonction de co-rédacteur en chef des SANP … et ceci malgré tous les essais des membres de la rédaction de le convaincre de revenir sur sa décision. Nous sommes donc très heureux de continuer à le recevoir en tant que membre du comité de rédaction.

S’il fallait caractériser Jaques Besson en un mot, ce ­serait débordant. Débordant bien évidemment de ­vitalité et d’esprit (demandez-lui de vous raconter ses blagues vaudoises!), mais pas seulement ... . Il n’a que ­rarement limité ses intérêts à son domaine de pré­dilection (celui de psychiatre ou de psychiatre-addic­tologue). Débordant naturellement sur d’au­tres disciplines de la médecine (tout en restant magistralement diplomate et rassembleur), mais débordant aussi sur des domaines qui ne sont à première vue pas associés à nos champs de travail traditionnels. C’est ainsi qu’il a tout naturellement été appelé à endosser des fonctions prestigieuses comme celle de vice-recteur de l’Uni­versité de Lausanne ou celle de membre du Sénat de l’Académie Suisse des Sciences Médicales. Il était donc tout naturel qu’il reprenne la fonction de rédacteur en chef des SANP il y a 9 ans. Ce débordement, le fait de ne pas être confiné dans des rôles ou des sujets traditionnels, est devenu une nécessité, un impératif, pour une revue comme les SANP.

La psychiatrie contemporaine a besoin d’être con­scien­te de son histo ire1, mais aussi de s’ouvrir à ce qui n’était pas prévisible. C’est une psychiatrie qui correspond parfaitement au concept de «modernité liquide», concept proposé par le sociologue Zygmunt Bauman (1925–2017). Le concept de modernité liquide suggère un ordre des connaissances, des règles, des habitudes etc. en évolution rapide qui renverse toutes les ­notions de durabilité. Selon ce concept, nous assistons actuel­lement à la «liquéfaction» progressive de nos ­institutions sociales. Nous faisons progressivement face à une société et des institutions flexibles, précaires, ­soumises à une évolution effrénée et per­pétuelle, souvent dépourvue de «panneaux indicateurs» durables. Le travail doit s’adapter et s’assouplir en permanence.

Dans une société «solide» les individus (les professionnels aussi bien que les usagers) partent du principe que les institutions vont durer au-delà de leur propre existence. Dans une société «liquide», les institutions, leur organisation opérationnelle, servent de moins en moins de cadre de référence aux actions et aux stratégies à long terme en raison de leur faible espérance de vie. Ainsi une société est dite «moderne-liquide» si le cadre et les conditions dans lesquelles les personnes se trouvent et agissent se modifient avant même que leurs façons d’agir ne réussissent à se consolider en procédures et habitudes. La modernité liquide est «changeante et kaléidoscopique».

L’environnement de cette modernité fluide peut ­apparaître à première vue comme aliénant et déshumanisant. Si les structures cristallisées de la modernité ­solide permettaient de générer du sens par elles-mêmes, ce sens est aujourd’hui souvent à repenser sur des bases abstraites et conjecturales. Ce qui ouvre – et ceci est définitivement une bonne nouvelle – nos disciplines à des nouvelles formes de débat.

La difficulté à se projeter dans le long terme oblige le médecin moderne à s’appuyer sur autre chose que des règles, des guidelines, des algorithmes. Il doit, pour continuer à développer sa discipline, risquer d’aller vers l’inconnu, parfois risquer d’essayer le farfelu ou l’inhabituel.

Le passage de la modernité solide vers la modernité ­liquide a bien évidemment aussi des répercussions au niveau de la formation professionnelle. Zygmunt Bauman, en s’appuyant sur la métaphore des missiles de guerre, a fait la distinction entre le modèle d’édu­cation du type balistique et le modèle smart missile. Au moment du lancement d’un missile balistique (de la formation balistique) la cible est connue et la tra­jectoire est déterminée d’avance par les coordonnées de la cible. Les calculs de la trajectoire seront cependant bouleversés si la cible bouge avant que le missile (la formation) puissent l’atteindre, surtout si la cible bouge de manière imprévisible. Un smart missile (une formation smart) est capable de changer de direction en plein vol en fonction des circonstances changeantes, capable de repérer immédiatement les mouvements de la cible, d’en tirer les leçons, pour adapter conti­nuellement sa trajectoire. Les missiles intelligents, contrairement à leurs cousins aînés balistiques, apprennent constamment et surtout le travail et l’apprentissages se mélangent continuellement: le travail est, de façon imprévisible à long terme, cible, et en même temps, base de lancement de l’apprentissage. Les missiles intelligents ne seraient pas intelligents s’ils n’étaient pas en mesure de changer d’avis ou de ­révoquer leurs décisions antérieures sans avoir à le ­ ­regretter.

Il est évident que le système de la formation médicale continue a depuis un certain temps déjà adopté cette philosophie. Et c’est un principe qui se reflète depuis longtemps dans le contenu des SANP. Au vu de l’accélération de la croissance des connaissances, l’application de ce concept à la formation postgrade (ce qui est déjà en partie le cas) et à la formation prégrade est à envisager. Les revues professionnelles et scientifiques auront une part importante à jouer dans cette évolution, étant clairement plus flexibles et réactives que ne peuvent êtres les grandes institutions comme nos universités et nos associations faitières responsables des formations professionnelles.

Les SANP sont ainsi appelées à non seulement refléter le côté kaléidoscopique de nos disciplines (ce qui a toujours été le cas), mais aussi à relever le défi d’une formation «moderne-fluide».

Lorsque des grandes quantités d’informations sont ­disséminées à une vitesse croissante, il devient de plus en plus difficile de créer des récits, des ordres ... des sens. Voilà une autre mission qu’une revue comme les SANP devrait se donner: permettre la composition de sens à partir de données scientifiques hétérogènes et débordantes (nous y revoilà!), et à partir de la tradition des disciplines qu’elle représente et des tensions qui les traversent. C’est une tâche que Jacques Besson, de concert avec Joachim Küchenhoff, a accompli avec un franc succès ces 9 dernières années.

C’est donc pour moi un grand honneur de reprendre la fonction de co-rédacteur en chef succédant à Jacques Besson. Il a non seulement été mon ancien patron, mais il a aussi été au cours des 20 dernières années le complice de nombreux projets, parfois sérieux, ­parfois farfelus (ces derniers ayant probablement eu plus de succès!). J’espère ainsi, en collaboration avec Joachim Küchenhoff, pouvoir maintenir l’élan qu’il a pu insuffler aux SANP.

Un grand merci à Jacques Besson et un grand merci pour la confiance aux éditeurs et au groupe des rédacteurs.

1 Voir aussi la série des articles historiques des SANP publiée à l’occasion des 100 ans de la revue.

Daniele Zullino