access_time published 25.05.2016

Les troubles dissociatifs dans le film Spellbound

Tina Mazza
Julien Manetti
Daniele Zullino
Gerard Calzada

Film analysis

Les troubles dissociatifs dans le film Spellbound

25.05.2016

Un film qui introduit le trouble amnésique dissociatif d’une manière non-stigmatisante.

Spellbound (1945): Directed by Alfred Hitchcock. Produced by David O. Selznick. Screenplay by Angus MacPhail and Ben Hecht. Music by Miklós Rózsa. Starring: Ingrid Bergman, Gregory Peck, Michael Chekhov, Leo G. Carroll, Rhonda Fleming.

La trame

Spellbound s'ouvre sur l'arrivée d'un nouveau directeur médical au sein de l'établissement psychiatrique Green Manors: le Dr Edwardes (Gregory Peck).

Immédiatement, son comportement très différent de l'ancien directeur et ses discours hésitants intriguent les autres membres de l'hôpital.

Un soir, le jeune directeur est pris par une attaque de panique. Sa collègue la Dre Petersen (Ingrid Bergman) se rend alors compte, par comparaison d'écriture, qu'elle ne se trouve pas en face du Dr Edwardes, mais d'un usurpateur, du nom de J.B., atteint d'un trouble amnésique dissociatif, que la police soupçonne d'avoir tué le véritable Dr Edwardes.

Elle décide alors de quitter l'hôpital accompagnée de J.B avec l'intention de découvrir la véritable identité de son nouveau patient et de prouver son innocence.

Contexte historique 

Ce film a été projeté pour la première fois en 1945 aux États-Unis, période charnière de la psychiatrie dans ce pays. En effet, c'est à partir des années 1950 que l'on parle de psychiatrie moderne caractérisée par le développement de concepts cliniques reposants sur les avancées des neurosciences,  la découverte des médicaments psychotropes et la diversification des modèles psychothérapeutiques [1]. Le fou devenant alors un patient malade.

Les thérapeutes de Spellbound s'inscrivent dans le mouvement psychanalytique né au début du XXe siècle en Europe. Aux États-Unis, l'influence de ce courant peut être expliquée par le désir de Sigmund Freud, père de la psychanalyse, de faire connaitre ses recherches internationalement, par son entrée dans l'American Psychiatric Association en 1933 ainsi que l'arrivée aux États Unis de thérapeutes européens au début de la Seconde Guerre mondiale. L'ego-psychanalyse, un courant inspiré du Id-Ego-Surego de Freud, se concentrant sur les aspects de l'individu tels que la mémoire, l'identité et les mécanismes de défense du moi, devient très populaire et est rapidement adopté par les psychiatres américains [2]. Lorsque Hitchcock planifie son film, la psychanalyse est donc le nouveau modèle psychiatrique en vogue et la sortie de Spellbound ne fait que renforcer sa popularité.

Psychopathologie

Spellbound met en scène J.B., un patient développant une amnésie généralisée (aussi bien sur le plan identitaire qu'épisodique). Cette amnésie est déclenchée par un évènement traumatisant et est accompagnée de l'intégration de l'identité du Dr Edwardes par J.B. La prise de conscience de cette amnésie engendrera alors un état de détresse chez le patient, illustrée dans le film par des crises de panique et un épisode de transe. Son trouble n'étant pas attribuable à d'autres conditions (ex: abus de substance ou trouble organique, bien que cela ne soit jamais vérifié dans le film), la présentation est en accord avec les critères diagnostiques du DSM-5 [3] pour un trouble amnésique dissociatif:

  • Critère A: Amnésie des évènements traumatisants. J.B ne se rappelle pas avoir assisté au meurtre du Dr Edwardes.
  • Critère B: L'amnésie est réversible.  Après sa psychanalyse, J.B est capable de se rappeler le meurtre. Et à plusieurs reprises dans le film, on comprend que son esprit tente de récupérer ses souvenirs manquants, notamment lorsqu'il observe les lignes sur la nappe qui lui évoquent les traces de ski sur la neige lors de la mort du Dr Edwardes, ou encore lors de ses rêves.
  • Critère C: Les symptômes causent une souffrance au patient. J.B souffre de crises de panique.

La pathologie de J.B entre également dans les critères diagnostiques de la fugue dissociative. En effet, le fait que J.B ait adopté l'identité du Dr Edwardes et qu'il ait donc quitté son domicile et son lieu habituel d'activité quotidienne peut être considéré comme une fugue. Néanmoins, le fait que son amnésie continue au-delà de celle-ci le classe plutôt dans le trouble amnésique.

L'étendue de certains symptômes peut sembler exagérée. En effet, selon le DSM-5, l'amnésie généralisée est rare lors d'amnésie dissociative. L'intégration de l'identité de Dr Edwards par J.B n'est également pas un symptôme classique et pourrait nous orienter vers un trouble dissociatif de l'identité (anciennement personnalité multiple), mais le fait qu'on ne note pas de différence de traits de personnalité entre le "Dr Edwards" et la prise de conscience de sa réelle identité exclut ce diagnostic.

Notons également que les méthodes de traitement sont drastiquement raccourcies. La thérapie est conduite sur quelques jours et amène subitement à une résolution complète du trouble, ce qui ne reflète de loin pas la réalité de la psychanalyse.

Ce film reste néanmoins un bon exemple d'illustration du trouble dissociatif, en particulier les aspects d'amnésie et de fugue dissociatives.

Les représentations sociales 

La maladie et les patients psychiatriques:

La première moitié du XXe siècle a vu naître les thérapies de choc, telles que les chocs insuliniques ou l’électro-choc. Bien qu’il s’agisse d’un film de cette période, la maladie psychiatrique et sa thérapie ne sont pas présentées de façon stigmatisante. En effet,  n’est à relever qu'une seule scène ou J.B. est dépeint comme agressif lorsqu'il tente de s’attaquer au mentor de la Dre. Petersen, le Dr Burlov. Au début du film, il est même présenté comme quelqu'un d'intelligent et de séduisant capable de se démarquer des autres aux yeux de la doctoresse Petersen.

Tout au long du film, le spectateur voit J.B. comme une victime de sa maladie et de ses répercussions; c’est-à-dire le fait d'être recherché pour un meurtre dont il ignore tout. On le voit clairement souffrir de cette condition et essayer de s'en sortir comme il le peut.  L'audience développe alors un sentiment d’empathie envers lui.

De plus, son amnésie est comme une énigme que le public tente de résoudre en même temps que les protagonistes, utilisant des indices comme le fort contenu symbolique de la description de ses rêves, brillamment mis à l’écran dans le film par Salvador Dali. 

Les psychiatres:

Ce film offre plusieurs représentations du psychiatre:

1.  La femme amoureuse: la Dre Constance Petersen est un personnage innovant pour un film de 1945, de par son genre et ses compétences, et également de par le fait qu’elle est la seule à porter un intérêt thérapeutique aux patients de l’établissement. Son personnage est malheureusement rattrapé par les stéréotypes de genre au moment où elle tombe amoureuse de J.B., se laissant emporter par ses sentiments et se retrouvant ainsi dans l’obligation de demander de l'aide à son mentor.

2. Le mentor: le Dr Burlov (Michael Chekhov) est dépeint comme l’image de Freud. Il est le seul psychiatre du film à être représenté de manière totalement positive au public. Intelligent, excentrique, efficace et amusant, il permet d'illustrer le côté paternaliste, mais bienveillant de la psychanalyse, tout en restant détaché et lucide, ce qui n'est pas le cas de Constance. Certains critiques voient en lui le porte-parole de Hitchcock pour exprimer son avis sur la psychanalyse.

3. Le fou: l'ancien directeur du Green Manors, le Dr Murchinson, ne cherche qu’à servir ses propres intérêts. Alors qu'en début de film il est montré comme le patron bienveillant qui part à la retraite et laisse la place à la relève, on apprend ensuite qu'il a savamment assassiné le Dr Edwardes afin de conserver son poste tout en tentant de faire passer J.B. pour responsable. À la fin du film, on comprend qu'il est en réalité un manipulateur et qu'il ne regrette pas ses actes. Le fait d'avoir été démasqué le fait cependant agir impulsivement en se suicidant pour échapper aux conséquences. Ce qui révèle une personnalité instable chez un personnage qu'on pensait au début équilibré et permet ainsi de clôturer le film en twist, avec non pas le patient révélé comme le meurtrier, mais le psychiatre, renforçant ainsi la déstigmatisation du patient psychiatrique.

Le système psychiatrique:

L’institut psychiatrique présenté est un manoir au sein duquel une équipe exclusivement masculine de psychiatres, à l’exception de la Dre Petersen, exerce. L’ambiance décontractée et très peu médicalisée est loin de la représentation classique retrouvée dans d’autres films de la deuxième moitié du XXe siècle tel que, Vol au-dessus d’un nid de coucou (de Milos Forman), soit celle d’un hôpital clos, déshumanisé où les patients sont livrés à eux-mêmes.

Green Manor semble être plus propice à l’élévation intellectuelle des praticiens qu’au développement de ses patients, ce qui ne reflète pas la fonction d'un hôpital, mais plutôt d'une université.

Le personnel de Green Manors est principalement représenté par les médecins. Ils sont vêtus de costumes et cravates et non de blouses blanches. Les deux scènes dans lesquelles ils sont le plus présents sont des scènes qui rappellent la fameuse "Société Psychologique du Mercredi" que Freud avait instaurée en 1902. Un groupe d'hommes, autour d'une table, mangeant, buvant, fumant et parlant de psychanalyse et des dernières découvertes. On ne les voit donc jamais avec de vrais patients. Le système psychiatrique est représenté comme une entité au-dessus des patients et qui n'est pas tant intéressée à soigner les patients qu'à philosopher en buvant un bon verre de vin. Sans les personnages de la Dre Petersen et de son mentor le Dr Burlov, ce film aurait laissé à son audience une assez mauvaise représentation des cliniciens.

Conclusion

Spellbound est un film que l'on peut qualifier de "classique du cinéma", il en a d’ailleurs toutes les qualités, une thématique révolutionnaire, une bande sonore primée ainsi qu’une intrigue entrainante.

Quant à la représentation du trouble dissociatif, la présentation est conforme et très peu stigmatisante. Toutefois il faudrait nuancer le degré d’amnésie présenté ainsi que les troubles de l’identité.

En revanche, le film dépeint le monde de la psychanalyse et de la psychiatrie d’après-guerre comme récréatif et relativement peu efficace, avec une forte polarisation de la relation médicale.

Notre avis

Notre note: 4/5

Spellbound est, comme beaucoup de films d'Hitchcock, un très bon film de suspense. La trame principale est intrigante et innovante pour un film de cette époque. Les seuls petits reproches pourraient être la longueur du film et la représentation un peu clichée de la relation amoureuse entre J.B. et la Dre Petersen. Sans oublier la représentation très paternaliste de la relation médecin-malade avec des psychiatres plus intéressés à leur devenir personnels qu'à celui de leurs patients. Il s'agit d'un film agréable à voir et, selon nous, un bon moyen d'illustrer le trouble dissociatif amnésique de manière non stigmatisante et intrigante.

Bibliographie

  1. Shorter E. A History of Psychiatry: From the Era of the Asylum to the Age of Prozac. New York: John Wiley and Sons; 1997.
  2. Widlöcher D. Moi Psychologie Du [en ligne] Universalis.fr 2016 [consulté le 9 avril 2016]. Disponible sur: http://www.universalis.fr/encyclopedie/psychologie-du-moi/
  3. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders: DSM-5. Washington, D.C: American Psychiatric Association; 2013.

Pour en savoir plus

  • Thomas-Anterion C. L'amnésie dissociative: une rare situation de voyage dans le temps perdu. Annales médico-psychologiques. 2012; vol. 170.
  • Butler L, Palesh O. Spellbound: Dissociation in the Movies. Journal of Trauma & Dissociation. 2004;5:61-87.

 

Picture credit: Promotional still from the 1945 film Spellbound, published in New Movies, the National Board of Review Magazine.

Tina Mazza

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

Julien Manetti

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

Daniele Zullino

Département de psychiatrie, Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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