access_time published 21.09.2016

Le cannabis dans le film Reefer Madness

Danaé Perrozzi
Rita Manghi
Daniele Zullino
Gerard Calzada

Film analysis

Le cannabis dans le film Reefer Madness

21.09.2016

Un film qui devint culte ... chez les militants de la légalisation du cannabis.

Reefer Madness (Tell your children, 1936). Directed by Louis J. Gasnier. Screenplay: Arthur Hoerl. Original Story: Lawrence Meade.

Trame

Reefer Madness est un film d’exploitation américain. Il met en scène le Dr Carroll faisant campagne auprès de parents d’élèves et prônant la nécessité d’un enseignement obligatoire sur les stupéfiants, en particulier la marijuana. Celui-ci illustre les dangers de cette drogue au travers d’une récente tragédie : la descente aux enfers d’honorables lycéens américains ayant basculés dans l’illégalité et le crime suite à la consommation de marijuana. L’histoire tourne autour de Mae et Jack, revendeurs de marijuana. Jack, sans scrupules, n’hésite pas à attirer de jeunes lycéens dans l’appartement de Mae dans le but de les rendre dépendants. Ralph, ex-lycéen, lui sert de rabatteur.

Contexte historico-culturel du film et de la psychiatrie

Dans les années 1920 et 1930, aux États-Unis, le cannabis devient populaire et envahit le marché noir. Dans un contexte d’échec de la politique de prohibition de l’alcool, les autorités mettent en place des campagnes de sensibilisation qui se révèlent être une entreprise de propagande anti-cannabis et qui trouvera des alliés dans le lobby de l’industrie du coton, de la chimie et dans une partie de la presse [1]. Un acteur important dans ce contexte historico-culturel fut Harry J. Anslinger, surnommé le «McCarthy de la drogue». Poussé par des raisons politiques et par l’ambition d’une carrière rapide, son héritage en matière de lutte contre la marijuana repose sur des décennies de désinformation [1]. Les journaux s’y intéressent et répandent l’idée qu’il existe un lien entre violence et consommation de cannabis. Les moyens cinématographiques sont mis à contribution et plusieurs films voient le jour parmi lesquels le célèbre Reefer Madness de Louis J. Gasnier, initialement appelé «Tell your children» [1]. Son genre cinématographique est «la drugsploitation», terme désignant une catégorie de films sensationnalistes, abordant la question des stupéfiants, et qui dans les années 30 avait pour cible privilégiée le cannabis [2]. En 1937, cette campagne débouche sur le vote de la «Marihuana Tax Act», instaurant une taxation de la filière du chanvre au niveau de la production, du commerce, de l’usage industriel et médical [1].

La psychopathologie

Quels troubles sont représentés?

Reefer Madness aborde la question des troubles psychiques liés à l’usage et à la dépendance au cannabis. Celui-ci est représenté comme un puissant narcotique provoquant des rires hystériques, de l’euphorie, mais également des troubles émotionnels, représentés par des idées délirantes et des hallucinations allant même jusqu’au suicide. Les consommateurs sont décrits comme violents, ayant les idées dissociatives et une capacité de discernement estompé. La personne consommatrice sombre finalement dans une folie incurable.

La psychopathologie, est-elle représentée de façon adéquate?

Bien qu’un effet aigu psychotogène du cannabis est décrit, cet effet reste d’ordinaire modérée et limitée dans le temps. D’autres effets indésirables peuvent être : angoisse, tachycardie, vomissements [3, 4]. Les données scientifiques ne permettent pas, contrairement à ce que suggère le film, d’affirmer qu’il engendre des violences.

En considérant les critères diagnostiques DSM-5 des «troubles liés au cannabis» [5], on constate que certains effets types de la consommation de cannabis sont représentés de manière adéquate bien que la majorité du temps dramatisés, tournant parfois le film au caricatural.

Concernant la perte de contrôle ou le «craving», le film représente la dépendance comme un processus d’instauration précoce et rapide: en une bouffée, on devient dépendant. Cette idée est particulièrement renforcée par l’illustration des personnages de Jimmy et Bill qui ressentent une envie irrésistible et un désir intense de consommer la substance. Beaucoup de temps est consacré aux activités nécessaires pour obtenir la substance, la consommer ou récupérer de ses effets. La consommation de ces jeunes lycéens devient «incontrôlée» et la substance est prise dans des quantités plus importantes ou sur une période plus longue que prévue. La présence d’un désir persistant ou d’efforts infructueux pour réduire ou contrôler l’utilisation de la substance n’est pas représentée.

Concernant les répercussions sociales, Bill illustre le manquement à des obligations majeures à l'école à cause de la consommation récurrente de la substance. Ses performances académiques baissent et le jeune lycéen arrête ses activités d’athlète. Ses activités professionnelles et sociales sont donc abandonnées ou réduites à cause de la consommation de la substance. Bien que le Dr Carroll le mette en garde, Bill poursuit l’utilisation de la substance malgré des problèmes persistants ou récurrents interpersonnels ou sociaux causés ou exacerbés par les effets de la substance. Il devient « menteur », infidèle, et sa relation avec sa petite amie, Mary, se détériore fortement.

Concernant l’utilisation à risque, Bill et Jimmy (le frère de Mary) représentent cette poursuite de la consommation de cannabis malgré la prise de conscience du problème persistant et récurrent, physique ou psychologique. L’altération de leurs performances cognitives et intellectuelles est représentée au travers de la baisse des résultats scolaires de Bill et la conduite irresponsable de Jimmy, aboutissant à un délit de fuite. Jimmy devient grossier, insolent et sa consommation récurrente de cannabis le met dans des situations dangereuses physiquement.

Le cannabis est représenté comme une substance entraînant de l’agitation, de la violence (bagarres, meurtres, tentative de viol, délit de fuite) et des effets psychostimulants et hallucinogènes. Cette représentation contraste avec les effets observés en clinique [6] et les effets ressentis par les consommateurs [7]. La souffrance psychique liée à la dépendance ou les effets de tolérance et de sevrage physique évoqués dans le DSM-5 ne se retrouvent pas illustrés dans le film [5]. Le film, peut-il servir comme support d’enseignement? Ce film était un support d’enseignement et de sensibilisation de l’époque dans le but d’alerter la communauté. Il peint le tragique destin de jeunes consommateurs de cannabis et est supposé servir à «enseigner» aux parents la terrible menace qui plane sur leurs enfants et les faire réagir. Sur la base des connaissances actuelles, sa convenance comme support d’enseignement des aspects psychopathologiques des troubles liés au cannabis sera cependant douteuse. Il s’agit d’un film qui peut malgré tout permettre une discussion sur les représentations sociales des drogues illégales et sur le rôle des moyens de propagande dans la politique des drogues.

Les représentations sociales

La maladie et les patients psychiatriques

Plusieurs stéréotypes sont présents tout au long du film. Pour commencer, la représentation de la famille américaine parfaite et l’arrivée d’un fléau, la marijuana. Le milieu de la drogue est dépeint comme dangereux. Les dealers, sans scrupules, ne pensent qu’à l’argent et n’hésitent pas à rendre «dépendant des gamins». Jack est prêt à tuer Ralph pour le faire taire et continuer son business. L’appartement de Mae représente un lieu de désinhibition où les jeunes lycéens fument, «se lâchent», dansent et flirtent. La pression par les pairs est représentée, ainsi que le besoin d’appartenance à un groupe quand les camarades de Bill le traitent de «débile» lorsqu’il hésite à consommer du cannabis. Les jeunes sont stigmatisés comme étant faibles et influençables. Mae, la propriétaire de l’appartement les perçoit comme irresponsables et incapables de discernement. Mae finit par demander à Jack, son compagnon, de cesser d’amener ces jeunes.

Le public est amené à voir la consommation de cannabis comme entraînant des conséquences extrêmement graves et irréversibles. Ralph est décrit comme un fou dangereux incurable, ayant basculé dans la paranoïa et l’agressivité. Son humeur est amplifiée avant et pendant le procès de Bill: il devient irritable, anxieux, nerveux et instable. Le cannabis est associé à la débauche et à la perdition, ce qui peut provoquer chez le public un sentiment d’insécurité laissant place alors à la prohibition et à la répression. Culpabilisateur et moralisateur, le film joue sur la peur et encourage les parents à surveiller les enfants, insistant sur le fait que le cannabis est partout. Le film s’adresse directement au public par l’intermédiaire du Dr Carroll:  La marijuana chez vos voisins … cela peut vous arriver» ou encore «il faut combattre ce mal».

Le dénouement du film est tragique puisqu’il se conclut par trois décès (Mary, Jack et Mae), dont un suicide. La conclusion morale du film: la marijuana fait des ravages et la justice gagne. La chaîne d’approvisionnement est démantelée et les dealers sont punis. Mae est arrêtée pour encouragement à la délinquance morale. Elle se repent en avouant la vérité sur le meurtre de Mary et se blâme avant de se suicider. La conclusion du juge est sans équivoque: «nous souhaitons que vos mésaventures évitent à des milliers de jeunes de tomber dans les pièges vicieux de la marijuana».

Les psychiatres-soignants

Le système de soins et les soignants sont représentés d’une manière indirecte. Le Dr Carroll endosse le rôle d’un soignant qui mène une campagne nationale contre la marijuana en informant les parents des dangereuses conséquences de la consommation de cette substance. Il qualifie la marijuana de «stupéfiant mortel et plus pervers que les autres drogues». Tout en affirmant qu’il n’exagère pas, il demande à la communauté de «contribuer à l’éradication du cannabis par une vigilance continuelle». Le Dr Carroll devient le stéréotype du témoin de moralité extrêmement clair quant à ses buts. Il témoigne d’ailleurs, au procès de Bill, et parle des «dissociations d’idées» dont ce dernier est victime.

Le système des soins

Les soins sont délégués aux parents, responsables, qui doivent réagir. Le seul moyen étant l’éducation et la sensibilisation du public. Les jeunes adolescents ne doivent pas s’écarter de la normalité s’ils ne veulent pas être persécutés par leurs parents ou le système judiciaire. La vision de l’hôpital psychiatrique est évoquée lorsque Ralph est jugé «aliéné incurable» et placé dans un asile pour le reste de sa vie. On retrouve des connotations religieuses lorsqu’il est conseillé aux parents de «faire front ensemble» pour le bien de la communauté.

Liens avec d'autres films qui représentent la même maladie 

Une des premières œuvres cinématographiques traitant du cannabis est le mythique «High on the Range», film muet de 1924, témoignant des ravages causés par la marijuana. À la fin des années 30, plusieurs films, ressemblant à Reefer Madness voient le jour. Ils font partis du même mouvement de propagande (Marihuana 1936; Assasin of youth 1937; etc.) [2]. Ces films sont en totale opposition avec les films actuels, traitant du cannabis et utilisant souvent la comédie et la banalisation, pouvant même d’engendrer chez certains adolescents une envie de consommer (How High; Arold & Kumar; etc.). De plus, nous comptons aujourd’hui une quantité impressionnante de films et de séries où le commerce et la consommation de cannabis sont évoqués (Blow; Weeds ; etc.) [2, 8]. Bien que les représentations sur la consommation et la dépendance au cannabis aient évoluées et que le sujet semble être intemporel, les films témoignant fidèlement de la psychopathologie liée à son usage, sont malheureusement inexistants.

Une des premières œuvres cinématographiques traitant du cannabis est le mythique «High on the Range», film muet de 1924, témoignant des ravages causés par la marijuana. À la fin des années 30, plusieurs films, ressemblant à Reefer Madness voient le jour. Ils font partis du même mouvement de propagande (Marihuana 1936; Assasin of youth 1937; etc.) [2]. Ces films sont en totale opposition avec les films actuels, traitant du cannabis et utilisant souvent la comédie et la banalisation, pouvant même d’engendrer chez certains adolescents une envie de consommer (How High; Arold & Kumar; etc.). De plus, nous comptons aujourd’hui une quantité impressionnante de films et de séries où le commerce et la consommation de cannabis sont évoqués (Blow; Weeds ; etc.) [2, 8]. Bien que les représentations sur la consommation et la dépendance au cannabis aient évoluées et que le sujet semble être intemporel, les films témoignant fidèlement de la psychopathologie liée à son usage, sont malheureusement inexistants.

Conclusion

Ce film pose un vrai problème. En effet il traite d’un comportement humain qui peut présenter des problèmes de santé publique importants en utilisant un discours de type propagande et moralisateur. L’histoire est créée de toutes pièces. La présentation des protagonistes comme des êtres influençables, malades, avec des symptômes psychotiques ciblés et prédéfinis, et débridant tous leurs instincts sous effet du cannabis, fait écho aux projections, craintes et aux représentations manichéennes des auteurs de cette histoire. De ce fait, le film devient abstrait et la diabolisation à outrance qui le domine, le rend caricatural, puis dérangeant, voire déprimant.

Dans les années 70, il fut remastérisé et utilisé par des militants pour la législation du cannabis. Ils en ont fait une sorte d’outil pédagogique, se moquant de l’ordre moral dominant dans le film et d’une paranoïa antidrogue complètement irrationnelle [2]. Considéré comme le pire film de l’histoire par certains, Reefer Madness devint culte grâce aux «Midnight movies» et fut réadapté plusieurs fois, sous forme de téléfilm ou de comédie musicale [8].

Notre avis

Comme la majorité des films d’exploitation, la qualité cinématographique et la dramaturgie sont médiocres. Le film témoigne d’un manque de connaissances scientifiques et actuelles lié à l’usage de cannabis et expose une critique erronée. Le fossé entre les messages de diabolisation que véhicule Reefer Madness et la banalisation actuelle du cannabis laisse songeur; cette bascule est intimement liée à une pensée dichotomique et d’ordre moral. Dans la réalité, cette drogue demeure la plus accessible et la plus connue mondialement, étant même légale dans plusieurs pays. Le passé historique et politique du cannabis a d’ailleurs démontré que la prohibition et la répression n’ont aucun impact bénéfique sur la criminalité et que l’interdiction ne fait qu’augmenter l’attrait pour une drogue. La mondialisation du phénomène de consommation des substances psychotropes et l’échec des politiques de prohibition nous obligent forcément à quitter nos automatismes confortables et peu efficaces, et à prendre un positionnement de dialogue, de confiance et d’une vraie pédagogie. Celle-ci pour être efficace implique de s’intéresser au cadre de référence du consommateur, de comprendre ses besoins, et de l’accompagner si nécessaire à trouver une «sagesse» et une liberté dans son comportement. Ceci implique que les comportements de consommation soient enfin intégrés dans la réflexion sociétale et dans une prise de responsabilité politique.

Norte note: 2/5

Références

  1. Blanchard S., How Cannabis was Criminalised (en ligne) (mis à jour en 2016; consulté le 22 juillet 2016).
  2. Sens critique. Drugsploitation (en ligne) (mis à jour 2016; consulté le 16 avril 2016).
  3. Internet Mental Health. Cannabis Use Disorder (en ligne) (mis à jour 2015; consulté le 16 avril 2016). 
  4. Up To Date. Cannabis use disorder: Clinical features and diagnosis (en ligne) (mis à jour 2016; consulté le 16 avril 2016).
  5. American Psychiatric Association. Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition (DSM-5). Arlington: Elsevier; 2013.
  6. Ashton CH. Pharmacology and effects of cannabis: a brief review. Br J Psychiat. 2001;178:101-6.
  7. Chabrol H, Roura C, Kallmeyer A. Perceptions of cannabis effects a qualitative study among adolescents. Encephale. 2004; 30(3):259-65
  8. Internet Movie Database (IMDb). Tell your children (en lignehttp://Disponible) (mis à jour 2016; consulté le 16 avril 2016).

Danaé Perrozzi

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

Rita Manghi

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

Daniele Zullino

Département de psychiatrie, Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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