access_time published 18.01.2017

Le jeu d’argent pathologique dans le film Owning Mahowny

Lisa Poretti
Céline Spahr
Sophia Achab
Gerard Calzada

Film analysis

Le jeu d’argent pathologique dans le film Owning Mahowny

18.01.2017

Un bon support dans le cadre de l’enseignement du «gambling disorder».

Owning Mahowny (2003). Directed by Richard Kwietniowski. Writers: Gary Stephen Ross (book), Maurice Chauvet (screenplay).

Trame

Dan Mahowny (Philip Seymour Hoffman) travaille comme banquier à la Canadian Imperial Bank of Commerce. Il vient de recevoir une promotion importante, ce qui lui permet de contrôler des emprunts de grosse taille. Ses collègues l’apprécient et le considèrent comme quelqu’un de compétent. Belinda (Minnie Driver), sa copine, est fascinée par le charme qui se cache derrière la timidité de Dan et elle l’aime à la folie. Personne ne se doute, au début, que Dan a une addiction dangereuse, celle aux jeux de hasard, qui l’amènera à perdre plus de 10 millions de dollars. La trame du film se déroule donc autour de l’histoire de cet homme qui a réussi à subtiliser de l’argent des comptes de ses clients, en causant «la plus grande fraude bancaire individuelle dans l’histoire du Canada» [trad.] [1]

Contexte historico-culturel du film et de la psychiatrie

Owning Mahowny est un film biographique du genre dramatique, réalisé en 2003 par Richard Kwietniowski et basé sur le livre Stung: The Incredible Obsession of Brian Molony de Gary Stephen Ross [2]. Le contexte historico-culturel est celui des années 1980 au Canada, corroboré par le fait que la fraude de Dan Mahowny (en réalité Brian Molony) ait été découverte en 1982.

Étant donné l’aspect évolutif de la psychiatrie, un domaine à part au sein de la médecine, l’étude des comportements et de la personnalité dépend du contexte contemporain culturel et social. Pour harmoniser la terminologie et les critères diagnostiques des maladies mentales et troubles de la personnalité, des manuels diagnostiques ont été créés. Parmi eux, le Manuel de Diagnostique et de Statistique (DSM). Entre la date de sortie du film (1981) et aujourd’hui, il y a eu une évolution des catégorisations des maladies mentales illustrée dans les trois versions successives du DSM: le DSM-III [3]typo3/#_ENREF_1 en 1980, le DSM-IV [4] et le DSM-5 [5].

Dans ce long métrage, bien qu’il n’y ait pas de suivi du personnage principal par un psychiatre présenté au public, nous savons que le jeu pathologique était déjà reconnu comme un trouble psychique nécessitant une prise en charge médicale. La consultation, certes brièvement montrée, semble être de l’ordre de l’empowerment, encourageant le patient lui-même à agir sur son trouble. Ceci met en évidence une pratique psychiatrique centrée sur le patient et adaptée à ses besoins (le patient en question n’est pas soumis à des traitements non volontaires).

Pour ce qui est du cadre économique, le film prend place au Canada et aux États Unis dans le contexte des trente glorieuses, à savoir un pays qui connaît une croissance et une gestion de l’argent grandissante. Le protagoniste travaille dans une banque. Il est encouragé et récompensé pour ses exploits au sein de l’entreprise : son rapport à l’argent est de l’ordre professionnel, mais également culturel. À savoir que Las Vegas et les autres casinos sont, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, des centres de divertissement basés sur l’intérêt le plus important pour un grand nombre de personnes à cette époque: l’argent. Les années suivant 1980 reflètent une croissance inouïe du marché des casinos ce qui traduit l’attirance pour le gain rapide.

Psychopathologie

Le personnage principal du film, Dan, souffre de jeu d’argent pathologique (gambling disorder). Cette pathologie faisait partie des troubles du contrôle des impulsions dans le DSM-IV [4], alors qu’elle est actuellement classifiée dans le DSM-5 parmi la catégorie des troubles addictifs sans substance [5]. Les comportements de jeu d’argent activent, en effet, les mêmes systèmes de récompense que ceux activés lors de la prise de substances addictives, et donnent lieu à des symptômes comportementaux qui sont comparables à ceux engendrés par une consommation de substance [6].

Le trouble présenté dans le film est en accord avec les critères diagnostics du DSM-5. En effet, Dan joue avec des sommes d’argent croissantes et cherche à couvrir ses pertes en misant à nouveau, après avoir emprunté l’argent à la banque sous un faux nom ou au nom de ses clients. Sa préoccupation, son mal-être et sa souffrance sont visibles tout au long du film, il est toutefois difficile de définir s’ils font partie des causes ou des effets du jeu pathologique. Dan en vient même à mentir pour dissimuler l’ampleur réelle de ses habitudes de jeu: lorsque sa copine lui demande s’il a gagné, il lui répond avoir remporté 500 dollars, alors qu’il s’agit de la somme qui lui reste d’un montant initial de 15'000 dollars. Finalement, à cause de son addiction, il sera amené à perdre son travail et à risquer la perte de sa relation de couple.

La psychopathologie est donc représentée de façon adéquate. En outre, il est possible de trouver aussi des signes présents parfois dans le comportement des disordered gamblers. La relation que Dan a envers l’argent est fortement antithétique. Sa conduite semble en effet clivé entre des moments où il est dominé par son addiction avec une perte de contrôle, des prises de risque, une recherche de sensations fortes, et une assurance affichée et les moments qu’il passe au travail ou en couple, lors desquels il est plutôt fiable, dans la recherche de maîtrise, dans la tempérance, la timidité, et dans la recherche de sécurité et de stabilité. Au casino et à l’hippodrome, il joue des sommes extrêmement considérables sans réfléchir, alors que dans son attitude en dehors du jeu, il est très économe: le mauvais état de sa voiture attire l’attention, ses habits sont critiqués par une cliente, qui lui propose même de lui acheter un « vrai complet » et par ailleurs, lorsque sa copine lui demande de sortir dîner dans un restaurant pour fêter sa promotion, il n’est pas disposé à dépenser plus que 30 dollars. Finalement Dan n’a pas d’autres intérêts que le jeu de hasard qui lui donnent plaisir. Il réfère en effet, sur une échelle de 1 à 100, que l’excitation procurée par le jeu de hasard équivaut à 100 alors qu’il n’attribue que 20 points à l’excitation la plus grande qu’il ait eue en dehors du jeu de hasard.

Il est difficile de se mettre à la place d’une personne souffrant d’un trouble psychiatrique, ou de prendre conscience de l’impact que cela peut avoir sur son entourage. Le fait de représenter cette situation en image permet de s’immerger dans le quotidien de la personne, et de se créer un prototype modèle. Ce film, outre ses qualités cinématographiques, nous aide – en tant que spectateurs – à accéder au monde du jeu d’argent pathologique (gambling disorder). Il est un bon support dans le cadre de l’enseignement d’un trouble psychiatrique, car il reprend concrètement et de manière adaptée les critères du DSM-5. Regarder ce film est donc un bon moyen de réviser les points théoriques, tout en appliquant l’analyse de l’aspect clinique.

Les représentations sociales

La pathologie du jeu d’argent est très bien représentée dans Owning Mahowny: le producteur a choisi de mettre en relief les difficultés et l’état d’impuissance du gambler, ce qui rend le film certes parfois lent, mais qui permet d’illustrer la réalité de cette pathologie. La souffrance de Dan est perçue par le spectateur comme authentique; elle n’est pas présentée avec une vision moralisatrice s’associant par exemple à un caractère malsain ou avide de reconnaissance. En fait, Dan incarnerait ce qui peut arriver à M. Toulemonde, et cela provoque de la compassion à son égard et, en même temps, fait se rendre compte de l’ampleur que peut prendre l’addiction au jeu et les actes préjudiciables qui en découlent. À la fin du film, le spectateur ne garde pas une image stigmatisante ni une impression négative de Dan, peut-être parce que le long métrage conclut par une image du gambler en phase de rémission, et cela amène le spectateur à se familiariser avec le jeu d’argent pathologique, trouble touchant entre 0.5 et 7.6% de la population générale [7]. Pour ce qui est de la représentation du personnage, Richard Kwietniowski a réussi à combiner, tout en gardant l’aspect humain et authentique, la sensibilité et l’impulsivité qui relèvent de l’ambivalence comportementale de Dan, auxquelles fait face son entourage: tout cela  rend le film à la fois crédible et touchant.

Bien qu’il existe de nombreux films qui traitent du jeu d’argent pathologique, il est difficile d’en trouver un dans les vingt dernières années qui mette autant en valeur les sentiments et la souffrance du gambler. Nous pouvons citer Rounders (1998), un film dans lequel la dramaturgie, le suspense et les effets scéniques prédominent sur la représentation fidèle et réaliste du jeu d’argent pathologique qui touche le protagoniste (Matt Damon). Également, Lucky Girl (2001), mettant en scène une jeune fille (Elisha Cuthbert) qui souffre de gambling disorder. Même si ce film traite de ce trouble sans le stigmatiser ou le caricaturer, certains critères diagnostics selon le DSM-5 sont moins bien identifiables par rapport à Owning Mahowny, notamment l’agitation ou l’irritabilité lors de l’arrêt de la pratique et la préoccupation par le jeu.

Concernant le psychiatre, il n’est présent dans Owning Mahowny qu’au tout début et à la toute fin, pendant environ deux minutes de film seulement. Il semble calme, à l’écoute et non-jugeant. L’ambiance est détendue et Dan n’est pas tendu lorsqu’il répond aux questions. La pratique du psychiatre pourrait être celle de la thérapie cognitive et comportementale : il demande à Dan d’autoévaluer son excitation sur une échelle d’intensité de 1 à 100 lors du jeu, puis son excitation la plus grande en dehors du jeu, pour pouvoir comprendre ses sensations et ses représentations, avant de le guider vers le changement.     

Outre le médecin, deux autres personnages dans le film jouent le rôle de soignants: Belinda, sa compagne, et Bernie, un employé du Casino d’Atlantic City. Belinda est une personne compréhensive qui cherche à aider Dan et à sauver sa relation amoureuse, alors que Bernie aide Dan spontanément par générosité et empathie, ce qui le mènera à même à perdre son poste de travail. En effet, Victor Fass, le propriétaire du casino, le licencie pour avoir suggéré à Dan d’arrêter de jouer dans un moment crucial de victoire.

L’industrie des casinos est représentée très négativement puisqu’elle encouragerait des comportements illégaux, immoraux et manipule psychologiquement les joueurs afin d’augmenter ses profits.

Des séquences de Owning Mahowny ont été utilisées dans deux études [8, 9] pour investiguer la différence des représentations du jeu d’argent pathologique entre deux populations, celle française et celle finlandaise. Ces études mettent en évidence que la culture joue aussi un rôle dans la compréhension et dans la prise en charge de cette addiction: en France les facteurs biologiques, psychologiques et sociaux sont considérés comme causes principales du jeu d’argent pathologique et une prise en charge psychiatrique est vue comme fondamentale, alors qu’en Finlande le gambling disorder est perçu comme une incapacité à gérer les situations de victoire et de perte dans le jeu de hasard, et c’est de l’ordre de la responsabilité individuelle pour pouvoir résoudre le problème.

Cela met en évidence les différences culturelles qui interviennent autant dans le diagnostic que dans la prise en charge de la personne. Les représentations sociales ont un impact énorme sur la psychiatrie en général, c’est pour cela qu’il est important de relativiser et de prendre en compte  le contexte socioculturel ainsi qu’historique afin de pouvoir prendre en compte la personne souffrant de gambling disorder dans sa globalité.

Conclusion

Après nous être penchés plus particulièrement sur ce film, nous retenons qu’il s’agit d’un long métrage pertinent pour mettre en image le comportement d’addiction au jeu. L’authenticité du personnage et de ses relations est le point fort du film. Cela nous permet aussi de conseiller le visionnage de ce film, surtout dans un cadre d’étude ou professionnel. Il s’agit effectivement d’un bon moyen de prendre conscience de l’importance du contexte socioculturel premièrement, puis d’introduire les critères diagnostiques qui sont applicables au personnage. Ce support provoque également le débat, non pas sur la présence d’un trouble psychiatrique, mais sur la prise en charge, la conscience du problème et la limite de la normalité. Ce qui en découle et qui est à relever est l’importance de l’entourage et l’impact que celui-ci peut avoir dans l’évolution de l’addiction. 

Références

  1. Thompson WN. Gambling in America: an encyclopedia of history, issues, and society. Santa Barbara: ABC-CLIO; 2001.
  2. Stephen Ross G. Stung: The incredible obsession of Brian Molony. Toronto: Stoddard Publishers; 1987.
  3. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders: DSM-III. Washington: APA; 1980.
  4. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders: DSM-IV. Washington: APA; 1994.     
  5. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders: DSM-5. Washington: APA; 2013.
  6. Yau YH, Potenza MN. Gambling disorder and other behavioral addictions: recognition and treatment. Harv Rev Psychiatry. 2015;23(2):134-46.
  7. Williams RJ, Volberg RA, Stevens RMG. The population prevalence of problem gambling:Methodological Influences, standardized rates, jurisdictional differences, and worldwide trends Report prepared for the Ontario Problem Gambling Research Centre and the Ontario Ministry of Health and Long Term Care. 2012.
  8. Poysti V, Majamaki M. Cultural understandings of the pathways leading to problem         gambling: Medical disorder or failure of self-regulation? Psyccritiques. 2013;21(1):70-82.
  9. Egerer M. Problem drinking, gambling and eating-three problems, one understanding? A qualitative comparison between French and Finnish  workers. Psyccritiques. 2013;30(1-2):67-86.

En savoir plus ...

  • Nower L. Who’s really owning Mahowny?. Psyccritiques. 2005;50(15). doi: 10.1037/041049.
  • Von Bergen J. Caesars reaches accord with bank in Molony case. Phila Inq 15 may 1986.

Lisa Poretti

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

Céline Spahr

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

Sophia Achab

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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