access_time published 20.09.2017

La schizophrénie dans le film «I'm a Cyborg, but that's ok»

Sandrine Lasserre
Sophie Schoeni
Melody Favre
Daniele Zullino
Gerard Calzada

Film analysis

La schizophrénie dans le film «I'm a Cyborg, but that's ok»

20.09.2017

Une vision de la société moderne coréenne, déconnectée des affects.

I’m a Cybog, but that’s ok ­(2006). Screenplay by Seo-Gyeong Jeong, Chan-Wook Park. ­Directed by Chan-Wook Park. 

Trame

Le film " I'm a Cyborg but it's ok " est une production coréenne de Park Chan-Wook mettant en lien de façon onirique et décalée les troubles psychologiques et la société moderne coréenne.

Cha Young-goon, patiente présentant probablement un diagnostic de schizophrénie, est persuadée d'être un cyborg. Dans un établissement psychiatrique, sa rencontre avec le patient Park II-Sun va marquer un tournant dans sa vie. Intrigué, Park s'efforce de comprendre son univers afin de communiquer et de l'aider.

Malgré les aspirations de Cha à se détacher des humains, le lien avec Park s'étoffe. Cela sera le premier pas vers une reconnexion avec ses sentiments et son humanité et peut-être un espoir de guérison pour eux deux.

Contexte historico-culturel du film et de la psychiatrie

Sorti en 2007 en France à l'occasion du Festival du film asiatique de Deauville, ce film a reçu un accueil très positif lors de sa sortie en Corée et a également été présenté à plusieurs festivals en Europe.

Le réalisateur Chan-Wook Park et les acteurs Su-Jeong Lim et Rain, bien que peu connus en Europe, sont parmi les plus très célèbres dans le cinéma coréen, avec chacune leur lot de prix et de nominations. Park Chan-Wook a réalisé plusieurs films précédents sur le thème de la vengeance, et « I'm a cyborg, but that's ok » n'échappe pas à la règle: il s'agit d'un des thèmes que l'on voit apparaître et évoluer tout au long du film. Une des raisons pour lesquelles Cha devient un cyborg s’explique lors d’une hallucination, où elle parvient enfin à massacrer plusieurs membres du personnel soignant, qu’elle tient pour responsable de la perte de sa grand-mère. 

Psychopathologie

La pathologie du personnage principal, Cha Young-Goon, est la schizophrénie, bien qu'aucun diagnostic ne soit posé par le personnel soignant ni que le thème ne soit explicitement abordé.

Contrairement à d'autres productions cinématographiques, telles qu' " Un homme d'exception " (de Ron Howard, 2001) ou encore " Shutter island " (de Martin Scorsese, 2010), qui mettent en scène la schizophrénie par l'intermédiaire d'un personnage clivé et essentiellement victime d'hallucinations visuelles comme symptômes positifs, le film de Park Chan-wook montre un éventail symptomatologique beaucoup plus large. On retrouve ainsi une altération marquée de la perception de la réalité, des hallucinations visuelles, certes, mais aussi auditives et cinesthésiques, un comportement désorganisé, un émoussement prononcé des affects, une anhédonie perceptible, des délires de référence ou encore un retrait social aggravé par les difficultés d'interaction avec autrui.

Young-Goon est présentée au spectateur comme ouvrière dans une usine, où tout le monde est identique, dans la même position, avec les mêmes objets placés de la même manière sur son bureau. Dans cette société́ industrialisée et algorithmée à l'extrême, où les travailleurs œuvrent à la chaîne en suivant aveuglément les ordres d'un haut-parleur, Young-Goon semble étrangement la plus humaine, avec son expression faciale exaltée, son regard vers le haut et son bureau en désordre. Elle apparait déjà̀ comme étant différente des autres, et différente du modèle que la société́ veut lui imposer.

Cette première scène mêle Young-Goon au travail et des scènes de sa mère en consultation avec une psychiatre, où nous découvrons à la fois la pathologie de Young-Goon, ainsi que celle de sa grand-mère, toutes les deux présentant une psychose (cette dernière se prenant pour une souris). Le réalisateur joue avec brio sur les transitions en passant de la voix du haut-parleur à celle de la mère de Young-Goon, la monotonie de la voix du haut-parleur prenant écho dans celle de la mère qui parle tour à tour de commande de viande et de la pathologie de sa propre mère. Young-Goon est donc représentée dans un monde professionnel et familial monocorde et robotique, où elle semble paradoxalement être la plus humaine. Le trouble schizophrénique est découvert lorsque, pour recharger son énergie, Young-Goon se " branche " à un câble qu'elle avait en main, et s'électrocute. En parallèle, la mère de Young-Goon nie que sa fille est un cyborg lors de la discussion avec la psychiatre.

À l'hôpital, la patiente est complètement détachée de son environnement social, voire catatonique. Muette, le regard dans le vide, elle reste sans réaction ni de douleur ni de plaisir. Elle n'interagit pas avec les autres humains. Par contre, elle a une relation particulière avec toutes les machines. Des hallucinations visuelles et auditives l'aident dans sa nouvelle identité : lors d'un flash-back, la sonnette de son vélo lui dit qu'elle est un cyborg. Young-Goon communique avec les néons ou encore le haut-parleur qui lui indique comment se recharger, et ses orteils s'illuminent traduisant son niveau de batterie... .

Elle présente par ailleurs aussi des hallucinations kinesthésiques : elle se transforme physiquement en robot, vole dans les étages et tue tout le personnel soignant sans sourciller. Sa bouche est robotique, ainsi que ses mains, se transformant en véritables armes à feu. Plus tard, Cha est persuadée que son ami Park lui greffe un " convertisseur d'aliment en énergie ", élément capital pour son rétablissement, lui permettant de se nourrir à nouveau, comme un humain. Grâce à sa relation avec Park II-Sun, Young-Goon recommence à manger, viole une à une les règles de vie des cyborgs, et se rapproche donc d'une identité plus humaine.

La schizophrénie peut comporter un " délire de référence ", ici autour du thème du cyborg, qui devient sa raison d'être. Il est structuré, construit autour des 7 péchés capitaux du cyborg et complété par des préceptes émis par la radio. Ces péchés (s'adonner à la tristesse, s'impatienter, hésiter, imaginer des histoires, se sentir coupable, être reconnaissant) définissent l'appartenance aux humains. En restant éloignée de ces traits de caractère, Young-Goon s'assure de son appartenance au monde des machines. Il est intéressant de remarquer que le manque de sentiments et d'affects dont fait preuve Young-Goon est considéré comme un symptôme négatif par le spectateur et par les soignants, mais pour le protagoniste il s'agit d'une étape pour achever sa transformation en cyborg. Elle cherche en effet à se faire voler sa compassion, dernier sentiment humain qu'elle ressent, afin de faire partie entièrement du monde des machines.

Sa pathologie est décrite dans le film comme une réponse de défense à un traumatisme remontant à son enfance : l'internement brutal de sa grand-mère, une des rares personnes à laquelle elle était liée, en institution psychiatrique. Être un cyborg semble ainsi lui permettre de donner une logique et des explications à cette situation d'impuissance et d'abandon : c'est parce que sa batterie était déchargée qu'elle n'a pas pu rattraper à bicyclette l'ambulance qui emportait sa grand-mère.

De multiples éléments dans son délire sont un lien entre ces deux femmes. La grand-mère est présentée via des objets transitionnels tels que la radio qu'elle écoutait, la souris d'ordinateur qui reflète son délire et enfin le dentier. Par ce dernier, Cha s'approprie un caractère de la grand-mère.

Les représentations sociales

La maladie et les patients psychiatriques

Les différents patients de l'institut sont présentés par une patiente : un homme qui ne déplace qu'en roulant au sol, un jeune homme abusé sexuellement qui a décidé de se brûler le visage pour ne plus être aussi attirant et de se cacher derrière un masque, un ancien fermier tombé amoureux de sa vache ... .

A ce stade, on a une impression de stéréotype, de caricature. Les " fous " sont en " liberté contenue " dans cet asile haut en couleur et sont plus drôles que dangereux. L'hôpital prend des allures de zoo, voire de cirque avec des normes sociétales ici bien différentes de celles de " l'extérieur ".

Malgré le fait que cette présentation soit faite à travers les yeux d'une patiente mythomane, et donc plus que subjective, elle n'en reste pas moins stigmatisante. Cet endroit est bien le dernier lieu de vie de ceux qui ne sont plus aptes à la vie en société. Les personnes atteintes de troubles psychiatriques effraient, comme le montre le soulagement de la mère de Young-Goon : " peu importe qu'elle pense être un cyborg (quoi que cela puisse être) tant qu'elle ne devient pas comme sa grand-mère ! "

Les personnes institutionnalisées sont certes décrites de façon farfelue, mais semblent davantage humaines que la mère de Cha Young-Goon, froide et sans intérêt pour sa fille qui vient de se confier. L'institution dans son ensemble paraît être un "îlot d'humanité" en contraste avec la société industrialisée représentée dans ce film avec des relations impersonnelles. On s'identifie alors plus à ces patients originaux qu'aux travailleurs normaux et conformes que l'on voit au début du film.

Ainsi, la pathologie psychiatrique de Young pose la question de savoir où placer la norme et où placer la folie. Ainsi, la caricature parfois extrême des patients victimes de troubles psychiatriques oblige le spectateur à utiliser une autre grille de lecture afin de comprendre la confusion des mondes et des genres évoqués dans ce long métrage : la folie de la société coréenne s'exprime peut-être davantage dans l'univers industriel, exposé au travail à la chaîne et à l'aliénation intellectuelle du geste répétitif exigés par une société marchande et robotisée.

Les psychiatres-soignants

Le monde médical est représenté comme complètement décalé, passif et en inadéquation aux besoins des patients. Les médecins administrent des traitements sans chercher à comprendre la pathologie de Young-Goon et sans son consentement. Ces traitements ont parfois une issue positive comme les électrochocs, mais parfois avec un effet négatif comme l'alimentation forcée, par sonde nasale ou l'enfermement. Les soignants ont un comportement surprenant ou très infantilisant, en parlant de manière paternaliste, ou en chantant des comptines avec les patients pour leur faire exprimer leurs problèmes. Ils jouent avec les patients, se couchent par terre pour communiquer avec eux. De façon générale, leurs interventions sont courtes, et se résument à quelques phrases maladroites. Le public peut douter de qui est médecin et qui est le patient institutionnalisé, si l'on fait abstraction du port de la blouse blanche ... .

Les vrais soignants dans ce film ne sont pas les psychiatres et les autres professionnels, mais les patients. C'est en effet II-Soon qui va chercher à comprendre la pathologie de Young-Goon et qui va lui trouver un traitement qui corresponde à ses besoins. De son côté, c'est aussi grâce à Young-Goon que II-Soon parvient à dépasser son trauma et à accepter le départ de sa mère. Ce sont les patients qui prennent soin les uns des autres et c'est ensemble qu'ils parviennent à avancer.

Cependant, étant donné que le film est vu à travers les yeux de Cha qui associe le personnel médical à la perte de sa grand-mère, il est donc difficile de décrire la vraie relation soignant-soigné.

Le système psychiatrique

L'institution psychiatrique semble seulement servir de décor et a parfois des allures d'hôtel, voire de garderie avec ses dessins enfantins. Les patients sont libres d'aller dans les différentes pièces y compris les sous-sols ou encore le milieu extérieur, comme lors de la scène finale. Mais est-ce encore sur le site de l'hôpital ? Ont-ils fugué ? Comment ?

Le bleu est omniprésent dans l'institution et renvoie l'image d'un milieu paisible, sécurisé et propice au développement des patients. C'est également la couleur associée à l'univers cyborg. Cela contraste avec le vert de la salle capitonnée, le rouge vif du souvenir douloureux (lorsque Young-Goon lorsqu'elle révèle à sa mère qu'elle est un cyborg) ou encore le jaune qui renvoie à l'humanité.

L'absence du cadre médical accentue le sentiment d'ouverture et de liberté que dégage l'institution psychiatrique. Le personnel soignant n'apparaît jamais menaçant et dégage de la chaleur et un certain laxisme ôtant à l'institution tout caractère purement coercitif.

Les soins et traitements administrés

Outre les sessions de thérapie de groupe, la thérapie électroconvulsive est le traitement principal utilisé auprès de Young-Goon, sans grand résultat. Lorsque son état se dégrade suite à son refus de manger, elle séjourne dans une couveuse avec une nutrition artificielle. Son état nutritionnel et général est amélioré, mais Cha n'en est que davantage confortée dans son identification à un cyborg. Les ondes électriques et la " machine couveuse " sont pour elle un moyen logique et efficace de recharger ses batteries.

Cela met à jour également le fait qu'elle soit une prématurée, et permet d'expliquer un peu plus le manque d'attachement maternel, ainsi que le lien avec les machines présent dès le début de sa vie.

Les traitements reçus dans cette institution ne sont pas efficaces envers Young-Goon ni envers Park. C'est la cinquième fois que Park est interné et ce n'est qu'à travers la l'attachement et la volonté d'aider Cha qu'il parvient à " faire le deuil " de l'abandon de sa mère, avant de trouver une stratégie pour permettre à Young-Goon de manger à nouveau. Les actes des patients eux-mêmes apparaissent ainsi comme les soins les plus appropriés et bénéfices à leur rétablissement.

Liens avec d'autres films et médias

L’institution psychiatrique est perçue comme un environnement relativement agréable, contenant, mais non étouffant. Le système psychiatrique dans sa globalité est peu engagé et peu contrôlant dans la prise en charge des patients, à l'opposé des films tels que " Vol au-dessus d'un nid de coucou " (de Milos Forman, 1975) ou " La maison du Dr Edwardes " (d’Alfred Hitchcok, 1945). Cependant, les patients sont isolés, séparés du reste de la population dans ces films.  

Conclusion

Le film apparaît comme une critique de la société coréenne, où la logique d’une industrialisation forcenée serait de plus en plus présente. L’humain n'y trouverait plus de place, les personnes œuvrant comme des machines et perdant leur diversité et leurs émotions (uniformité des employés, absence totale de réaction face au suicide). Seule la fonction des personnes reste importante et non pas leur identité. "Je ne sais pas à quoi je sers", se plaint Young-Goon. Elle ne trouve pas sa place dans cette société mécanisée et ne correspond pas du tout au modèle des autres ouvrières.  

Ainsi, Cha branche un fil électrique dans ses veines pour exprimer davantage une véritable volonté de se relier à une autre entité plutôt que pour mettre fin à ses jours. Le délire du cyborg prend tout son sens dans la recherche de lien avec les appareils électroniques, afin de ne plus survivre, mais de vivre malgré une société individualiste et déconnectée.

La pathologie de Cha Young-Goon est représentée de manière onirique. Bien que comportant des aspects réels concernant l'évolution (phase prodromique, décompensation, amélioration, risque de suicide) ou différents traitements (thérapie électroconvulsive, thérapie de groupe), les symptômes sont très romancés, exagérés et adaptés pour l'aspect visuel du cinéma. Les symptômes positifs, comme les hallucinations auditives et visuelles, ou le code religieux des cyborgs, sont montrés du point de vue de Young-Goon, ce qui permet au spectateur de s'identifier davantage au personnage.  

Au vu de l’illustration non représentative de la pathologie par rapport aux connaissances actuelles, ce film pourrait avoir ses limites quant à son utilisation comme un support d’enseignement de la sémiologie et la psychopathologie. Par contre, il s’agit d’un film qui permet facilement d’observer la critique envers la psychiatrie que le réalisateur matérialise à travers des personnages créés de toute pièce.  

Notre avis

Ce film dépasse le cadre de lecture uniquement médical et offre d'autres messages, plus ou moins directs, à travers une photographie très réussie, et des personnages qui apparaissent au premier abord très étranges et lointains, mais qui deviennent très attachants et intéressants.

« I'm a cyborg but that's ok » sous des airs de comédie, met en scène une critique de la société coréenne, vécue comme individualiste par le réalisateur. Source de souffrance, cette vie « humainement déconnectée » débouche sur un trouble psychiatrique, la schizophrénie, qui, finalement, tend à rendre la patiente « cyborg » plus humaine que les autres humains rencontrés.

Face aux échecs des interventions médicales, c’est un autre patient qui parviendra à aider Cha, tout en s'aidant lui-même. Certes ils ne sont pas totalement « guéris », mais ensemble, ils parviennent à se reconnecter, et à s'accepter.

Liste bibliographique

1. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders. 5e éd. Washington DC: American Psychiatric Association; 2013.

2. Cercle d’excellence sur les psychoses. Critères diagnostiques de la schizophrénie selon le DSM-5 [En ligne]. 2016 [consulté le 20 janvier 2017]. Disponible: www.cercle-d-excellence-psy.org/informations/cim-et-dsm/dsm-5/schizophrenie-f20/ Internet movie database.

3. Je suis un cyborg. [En ligne]. [consulté le 20 janvier 2017]. Disponible: www.imdb.com/title/tt0497137/

4. La plume et l’image. Je suis un cyborg. [En ligne]. 2007 [consulté le 20 janvier 2017]. Disponible: laplumeetlimage.over-blog.com/article-suis-cyborg-park-chan-wook-82351108.html

Sandrine Lasserre

Sophie Schoeni

Melody Favre

Daniele Zullino

Département de psychiatrie, Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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