access_time published 29.03.2018

La schizophrénie dans le film Les anges de l'univers

Clement Ghosn
Daniele Zullino
Gerard Calzada

La schizophrénie dans le film Les anges de l'univers

29.03.2018

Ce film dramatique islandais, basé sur un roman qu’était écrit par le frère d’un patient, tend plutôt vers la ­destigmatisation des personnes souffrants d'une maladie mentale.


Les anges de l'univers (Englar alheimsins) (2000). Screenplay by Einar Már Guðmundsson. Directed by Friðrik Þór Friðriksson. 

TRAME  

Ce film raconte l’histoire de Pall, un jeune homme qui, suite à une rupture amoureuse, plonge dans une décompensation psychotique de son trouble schizophrénique. Tout au long du film, le spectateur suit l’évolution de Pall et les relations avec son entourage : son « ex » petite-amie, sa famille, son ami d’enfance et ses amis de l’hôpital psychiatrique. C’est l'histoire d’un « jeune homme normal » qui, peu à peu, sombre dans la folie et multiplie les passages à Kleppur, l’hôpital psychiatrique de Reykjavik.

CONTEXTE HISTORICO-CULTUREL DU FILM ET DE LA PSYCHIATRIE  

Les anges de l’univers est un film islandais adapté du roman éponyme écrit par Einar Mar Guomudsson en 1993. Dans ce roman, qui a été récompensé en 1995 par le Grand prix de littérature du Conseil nordique, il raconte l’histoire de son propre frère, atteint de schizophrénie.  

L’hôpital Kleppur illustré dans le film est la première institution psychiatrique islandaise. Ouvert en 1907, il a notamment été marqué par deux psychiatres-chefs qui exerçaient une vision antagoniste de la psychiatrie durant la même période. Longtemps resté l’unique établissement psychiatrique en Islande, le nom Kleppur reste dans le langage courant associé à de nombreux préjugés et est notamment utilisé pour décrire quelqu’un de complètement fou (Gudmundsson, 2012).

LA PSYCHOPATHOLOGIE  

La trame du film tourne autour de Pall qui souffre d’une schizophrénie, mais également par deux autres patients schizophrènes présents dans l'institution psychiatrique : Oli et Viktor.  

Le trouble est principalement représenté par les symptômes positifs. En effet, les idées délirantes (de persécution ou de conviction pour Pall et de grandeur pour Viktor qui se prend pour Adolf Hitler) sont représentées de manière ostensible. C'en est de même pour les hallucinations qui sont présentes tout au long du film. Probablement pour des raisons dramaturgiques, le réalisateur insiste sur les hallucinations qu’il présente dans les différentes modalités possibles.  Les symptômes négatifs par contre sont représentés de manière moins évidente. Dans quelques scènes, Pall semble être apathique et n’a plus d’énergie. À part cela, d’autres symptômes négatifs comme l’alogie, affects émoussés ou déficit de l'attention sont moins évidents.  

Les symptômes cognitifs de la schizophrénie sont également absents de la description que ce film nous fait de la maladie ; il n’y a pas de détérioration des capacités cognitives des différents protagonistes.  

Une des préoccupations majeures du réalisateur semble être l’illustration d’un trouble chronique récidivant avec des hospitalisations alternant avec des périodes de rémission en insistant sur une succession d'aller-retour en institution  (Jääskeläinen et al., 2013; Rosen and Garety, 2005).  

Au début du film, Pall présente quelques signes prodromiques de la maladie, par exemple une certaine agitation/anxiété (notamment concernant sa relation avec sa petite-amie Dagny), des débuts d'idées délirantes (comme lorsqu'il se dit « n'appartenant pas à cette Terre ») ou bien lorsque sa famille lui fait remarquer qu’il agit de manière étrange ces derniers temps.  

Dans cette première partie du film, avant la première hospitalisation, on assiste à la représentation de ce qu’on peut considérer comme une phase prodromique de la maladie suggérant au spectateur un jeune homme « vulnérable » ou « à risque ». À la fin du film, l’atmosphère devient assez déprimante et prépare en quelque sorte à ce qui va suivre : le passage à l'acte du personnage principal, son suicide.

LES REPRÉSENTATIONS SOCIALES  

La maladie et les patients psychiatriques

Les patients psychiatriques sont décrits d’une façon attachante et attendrissante et ne sont pas représentés comme dangereux, comiques ou ridicules (Damjanović et al., 2009; Kondo, 2008).

Bien que le personnage principal soit parfois impliqué dans des altercations verbales ou physiques (le plus souvent avec des figures de l'autorité, ses parents ou bien des soignants dans l'hôpital) ; il n'en ressort pas une image de quelqu'un de violent, agressif ou dangereux. Au contraire, l'image que le film donne de Pall le rend assez attachant. Cette image humaine et réaliste est sûrement liée au fait qu'il n'est pas uniquement représenté pendant ses phases de décompensation. De même, le film montre un jeune homme très sensible aussi bien au niveau de ses relations sociales (avec sa petite-amie ou son meilleur ami) qu'au niveau de sa sensibilité artistique (quand il écrit des poèmes, fait de la peinture ou joue de la musique).

Les autres patients présents dans l'institution sont également assez attachants et cela peut paraître assez troublant, notamment pour Viktor qui se prend pour Hitler et dont à priori le spectateur aurait pu éprouver tout sauf de la sympathie.  

En fait, le film montre des patients plutôt intelligents (notamment la scène du luxueux restaurant où les trois patients rusent afin de ne pas avoir à payer l'addition) et leurs discussions peuvent nous sembler par moment assez délirantes et en même temps assez philosophiques ; par exemple la scène où ils débattent de l'amitié, du sens de la vie ainsi que de différents philosophes.  

Au final, ce film tend plutôt vers la destigmatisation dans le sens où le spectateur peut facilement s'identifier au personnage principal. Pall est un jeune homme heureux, il a une petite amie, il passe du temps avec ses amis, il vit avec ses parents et sa fratrie, il fait de la musique, etc. Tout cela facilite l'identification du spectateur avec Pall.  

Les psychiatres-soignants  

La représentation des soignants dans ce film est caractérisée par la présence de deux antagonistes : d'un côté, un psychiatre âgé, bienveillant et compréhensif ; et de l'autre côté, un psychiatre bien plus jeune, très strict, parfois irrespectueux et avec qui les relations avec les différents patients sont assez problématiques. On assiste donc à une juxtaposition des stéréotypes classiques du  « bon » et du « mauvais » psychiatre, sans atteindre le niveau de caricature retrouvé dans d’autres films avec des stéréotypes peu séduisants pour les psychiatres qui peuvent alors être dépeints comme fou, criminel, naïf ou idiot (Gharaibeh, 2005).  

Le film ne donne donc pas d'opinion tranchée sur les psychiatres en général. Il est intéressant de relever que la psychiatrie en Islande a longtemps été influencée par deux psychiatres-chefs exerçant de manière diamétralement opposée, allant jusqu’à devoir séparer l’hôpital en deux parties où chacun employait ses méthodes et traitements (Gudmundsson, 2012).  

Le système psychiatrique  

Les scènes illustrant le système de soins psychiatriques et l'institution dans laquelle sont hospitalisés Pall, Oli et Viktor ne sont pas assez nombreuses. De ce fait, il paraît difficile de pouvoir juger sa représentation. La seule scène où l'institution est représentée montre les patients inertes. Les parents de Pall apprennent alors qu'ils ont tous été fortement sédatés pour pallier l'absence de personnel ce jour-là.  

En général, ce film ne donne pas une mauvaise image de la psychiatrie ; contrairement à d'autres films où le public peut en avoir une vision très négative, notamment par la représentation des traitements que les patients subissent de force (en particulier les scènes d'électrochocs typiques de nombreux films) (Bhugra and Gupta, 2009; Gharaibeh, 2005; Matthews et al., 2016).  

Lors des différentes hospitalisations de Pall ; l’établissement semble plutôt accueillant. Effectivement, les patients ont l'air relativement libres, ils ne sont pas oppressés par le personnel et semblent finalement assez heureux.

CONCLUSION  

Concernant la représentation de la maladie au travers de ce film et malgré une illustration appropriée des symptômes positifs, l’image de la maladie proposée dans le film est biaisée. Cependant, il a le mérite de représenter de façon assez correcte les aspects que le réalisateur a choisi de nous montrer.  

Étant donné que le trouble schizophrénique n'est pas représenté intégralement, ce film est d’une utilité à priori limitée comme support unique dans l’enseignement de la psychopathologie.  Par contre, il pourrait être utilisé afin d'illustrer certains aspects de la maladie ; par exemple des séquences choisies représentant le contexte social de la maladie ou bien la représentation des symptômes positifs dans le quotidien d’un patient  (Rosenstock, 2003).  

Cependant, il ne faut pas oublier que ce film n'est pas un documentaire ; on y découvre la vie de Pall racontée et romancée par son frère : la vision de la maladie n'est donc pas strictement médicale et il faut garder ce point à l'esprit pour pouvoir utiliser certains passages de ce film dans l'enseignement.  

Pour ce qui est des soignants, ce film ne permet pas d'avoir une représentation complète des psychiatres et de leur rôle. De plus, à part les deux psychiatres, le film ne nous montre aucun autre soignant.  

Les traitements de la schizophrénie ne sont pas abordés dans le film ; à part le fait de savoir que Pall est au bénéfice d'un traitement pharmacologique (sûrement des neuroleptiques). Il n'est nulle part question d’une quelconque thérapie par exemple. Sur ces aspects, le film se montre incomplet sur la façon dont la schizophrénie est prise en charge en milieu institutionnel. En effet, à part de donner une vision de « l'environnement » de l'institution ; ce film ne nous informe pas vraiment sur la prise en charge des patients. Il ne pourrait donc pas servir de support de cours concernant les traitements ou la prise en charge des patients. Cependant, il participe néanmoins à la destigmatisation des institutions en montrant au grand public un lieu qui semble assez neutre. Ceci est encore accentué par le contraste entre l’image de l’hôpital et la vision que peuvent en avoir les gens qui y sont étrangers. Par exemple les parents de Pall qui craignaient qu’il ne finisse en camisole et gavé de médicaments ou le fait que Kleppur (le nom de l’hôpital psychiatrique) soit associé à la folie dans le langage courant islandais.  

Ce film aborde également, de façon moins directe, la problématique sociétale des patients psychiatriques. Avec ses multiples aller-retours en institution, Pall se retrouve confronté à son intégration dans la société, le regard des autres, son échec de recherche d’un emploi, sa solitude. L’hôpital devient donc l’environnement familier pour les patients, un lieu protégé où ils sont en quelque sorte à l’abri de la réalité. Pall le résume d’ailleurs au cours d’une de ses sorties : « On n’obtient pas de diplôme en sortant. Les portes se referment et c’est le retour à la réalité ». Cet aspect sur les patients dans la société, bien que représenté et décrit de façon sommaire, ne se retrouve pas de cette manière dans d’autres films traitant de pathologies psychiatriques et cela apporte un élargissement dans la réflexion qu’offre ce film.  

La mise en scène, la bande-son, le jeu des différents acteurs et l'histoire même sont remarquables. Le côté médical est loin d’être parfait, mais il ne faut pas oublier que ce film est basé sur un roman écrit par le frère d’un patient atteint de schizophrénie. Bien que la trame se fasse ressentir un peu longue par moment, c’est un film très émouvant et prenant qui mérite d’être vu.

LISTE BIBLIOGRAPHIQUE

Bhugra D, Gupta S. Special issue on cinema. Int. Rev. Psychiatry Abingdon Engl. 2009; 21: 181–182. doi:10.1080/09540260902747862

Damjanović A, Vuković O, Jovanović AA, Jasović-Gasić M. Psychiatry and movies. Psychiatr. Danub. 2009; 21: 230–235.

Gharaibeh NM. The psychiatrist’s image in commercially available American movies. Acta Psychiatr. Scand. 2005; 111: 316–319. doi:10.1111/j.1600-0447.2004.00489.x

Gudmundsson O. History of Icelandic psychiatry. Nord. J. Psychiatry. 2012; 66 (Suppl 1): 25–30. doi:10.3109/08039488.2012.654509

Jääskeläinen E, Juola P, Hirvonen N, McGrath JJ, Saha S, Isohanni M, Veijola J, Miettunen J. A systematic review and meta-analysis of recovery in schizophrenia. Schizophr. Bull. 2013; 39: 1296–1306. doi:10.1093/schbul/sbs130

Kondo N. Mental illness in film. Psychiatr. Rehabil. J. 2008; 31: 250–252. doi:10.2975/31.3.2008.250.252

Matthews AM, Rosenquist PB, McCall WV. Representations of ECT in English-Language Film and Television in the New Millennium. J. ECT 2016; 32: 187–191. doi:10.1097/YCT.0000000000000312

Rosen K, Garety P. Predicting recovery from schizophrenia: a retrospective comparison of characteristics at onset of people with single and multiple episodes. Schizophr. Bull. 2005; 31:735–750. doi:10.1093/schbul/sbi017

Rosenstock J. Beyond a beautiful mind: film choices for teaching schizophrenia. Acad. Psychiatry J. Am. Assoc. Dir. Psychiatr. Resid. Train. Assoc. Acad. Psychiatry. 2003; 27: 117–122. doi:10.1176/appi.ap.27.2.117

Clement Ghosn

Daniele Zullino

Département de psychiatrie, Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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