access_time published 14.02.2018

Le trouble dépressif dans le film Cake

Joan Auvergne
Sarah Palma
Salomé Rey
Ariella Machado
Daniele Zullino
Gerard Calzada

Film analysis

Le trouble dépressif dans le film Cake

14.02.2018

Ce film dramatique américain permet au spectateur de suivre l’évolution de la maladie et de comprendre la souffrance et les difficultés que rencontrent les personnes atteintes d’un trouble dépressif, et l’impact de la maladie sur leur qualité de vie.

Cake (2014). Screenplay by Patrick Tobin. Directed by Daniel Barnz.

Trame

 

Après un grave accident, Claire Bennett souffre physiquement et psychologiquement. Entre douleurs, cicatrices et insomnies, elle tente de cacher sa souffrance en refoulant ses sentiments et en se réfugiant dans l’alcool et dans les médicaments. Sa seule compagnie est sa femme de ménage, Silvana. Cette dernière fait de son mieux pour aider sa patronne à dépasser cette situation pesante.

Un jour, Claire apprend le suicide de Nina, une jeune femme appartenant à son groupe de soutien. Curieusement, Claire montre un intérêt inattendu pour cette femme qu’elle connaissait à peine. Elle commence à investiguer sur sa vie, avant sa mort et les circonstances de son suicide. Durant cette enquête, Claire fait la connaissance du mari de la défunte, Roy et de son fils Casey.

Contexte historico-culturel du film et de la psychiatrie

 

Cake est un film dramatique américain, écrit par le scénariste Patrick Tobin et réalisé par Daniel Barnz, scénariste et réalisateur américain. Ce film s’inscrit dans une époque contemporaine.

Au début du film, le spectateur reçoit très peu d’informations sur ce qui est arrivé à Claire, personnage principal. Peu à peu l’histoire s’éclaircit et le téléspectateur éprouve de la compassion et de l’empathie pour ce personnage complexe vivant une période sombre, après avoir perdu son enfant dans un terrible accident. Le film aborde le sujet du deuil ainsi que la dépression. D’autres réflexions portent sur le suicide et la solitude. Les thématiques de la souffrance et de la colère sont aussi évoquées.

L’idée du scénariste Patrick Tobin d’aborder le thème du deuil et de la dépression est un choix inspiré d’une tragédie familiale. En effet, son frère ayant perdu son épouse et sa fille a tenté de surmonter cette épreuve. Depuis cet évènement, il souffre de dépression et comme Claire dans le film, il essaye d’atténuer sa souffrance avec la prise quotidienne de médicaments. «Mon frère m’a accordé la permission de parler de cela, et je pense qu’il rend hommage à son épouse et à sa fille en parlant de la façon dont elles ont inspiré ce film» [1].

Selon Patrick Tobin [1], «Cake» remet également en question la façon dont nous utilisons les médicaments pour traiter la douleur psychique. Dans notre société actuelle, les personnes concernées par des troubles psychiques présentent de plus en plus de difficultés à s’accorder le temps nécessaire pour guérir d’une douleur, qu’elle soit physique ou psychique, et souhaitent toujours que la souffrance disparaisse rapidement. Or, la question du deuil est très individuelle, la durée varie beaucoup d’une personne à l’autre et les différentes phases ne sont pas forcément chronologiques [3].

La psychopathologie

 

Dans le film «Cake», Claire souffre d’un trouble dépressif qui est déclenché très probablement suite à la mort de son fils lors d’un accident.

Selon la DSM-5, elle présente ainsi les critères diagnostiques compatibles avec un épisode dépressif [3].La protagoniste présente une humeur triste et irritable sur quasiment toute la journée, presque tous les jours. S’ajoute une claire agitation: Elle déambule souvent sans but précis, et il semble que rien ne puisse la réjouir. Les changements dans sa routine, comme les visites inopinées ou le manque de médicaments, l’angoissent et la rendent désagréable envers les autres.

La diminution marquée du plaisir est représentée par le manque d’activités en dehors de la thérapie de groupe ou la séance de rééducation. Dans les deux cas, les soignants constatent un manque d’évolution en lien avec la perte d’intérêt et le manque d’effort personnel pour ses activités thérapeutiques. L’apathie est évidente, le spectateur s’en aperçoit rapidement dès le début du film. Sa femme de ménage, très présente dans le film, cherche également à l’aider à sortir de cette apathie et à la stimuler, sans grand succès.

S’ajoutent à ce tableau une hypersomnie et de la fatigue.

Le sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée est illustré par les flashbacks. La culpabilité devient très explicite à la fin du film, lors d’une tentative de suicide, lorsqu’elle arrive à se dire «j’ai été une bonne mère».

Enfin, les idées ou les tentatives de suicide sont représentées par la curiosité et les pensées autour de la mort d’une des membres de son groupe et par l’ambivalence vécue quand elle se couche sur des rails de trains.

La détresse ou l’altération du fonctionnement social ou professionnel est éclairée par le manque d’activités (loisirs et travail) et le manque de lien social. Dans le film, Claire ne travaille plus, a coupé les ponts avec son ex-mari, ne voit plus personne à part sa femme de ménage, et ne fait presque rien de ses journées.

Ce film permet ainsi d’explicitement représenter le trouble dépressif, le rendant un bon support d’enseignement des critères diagnostiques. La représentation presque trop évidente de la dépression mérite le rappel du caractère souvent masqué en clinique.

Un autre point de discussion est celui du traitement pharmacologique. Le film semble à première vue suggérer que la thérapie est essentiellement constituée d’alcool et d’opiacés (OxyContin® et Percocet®) … et à la fin d’amour peut-être. Peu de place est laissée par ailleurs à la psychothérapie.

La psychothérapeute de groupe se montre rejetante et son médecin de famille irresponsable dans la prescription des médicaments. Claire utilise les antidouleurs en combinaison avec l’alcool pour anesthésier ses douleurs physiques et sa douleur morale. Il est étonnant qu’elle ne bénéficie pas d’un traitement à base d’antidépresseurs combiné avec une psychothérapie individuelle alors que l’efficacité de la combinaison de ces deux traitements est reconnue dans le domaine de la santé.

Les représentations sociales

 

Caricaturer un comportement est un moyen fréquent utilisé en dramaturgie pour faire passer un message, technique qui cependant peut, dans le cas des maladies mentales, contribuer à la stigmatisation, et par la suite à la discrimination.

La maladie et les patients psychiatriques

Un des aspects qu’il s’agit de relever dans ce film est certainement le lien fait entre la dépression et la consommation désordonnée de substances. La comorbidité entre troubles de l’humeur et troubles addictifs étant bien réelle, il s’agira toutefois de ne pas généraliser cette particularité, et surtout à ne pas la moraliser.

Dans ce film, nous voyons donc à plusieurs reprises Claire consommer de l’alcool et des médicaments (OxyContin® et Percocet®) afin de soulager ses douleurs. Elle va jusqu’au Mexique pour se procurer les médicaments dont elle a besoin. Ce n’est jamais clair si cette consommation a comme but unique de lui procurer une analgésie somatique, ou bien si elle est aussi censée soulager la douleur psychique due à la perte du fils.

Un point de discussion pourrait à première vue apparaître comme le manque de motivation à se faire aider. Ainsi, elle semble aller à ses séances de physiothérapie, sans réellement s’appliquer. Le film permet de ressentir la difficulté qu’un patient dépressif peut vivre face au quotidien et dans des entreprises qui demandent un investissement personnel supplémentaire. Claire trouve un équilibre entre l’alcool, ses médicaments, ses séances de physiothérapies et le temps passé à dormir. Cet équilibre lui permet manifestement d’anesthésier la douleur de la perte de son fils. C’est l’intérêt pour le suicide de Nina et le temps passé avec Roy qui l’a sort petit à petit de sa routine. Si nous revenons sur les stéréotypes, l’idée que les personnes souffrant de dépression ne veulent pas faire d’effort pour s’en sortir peut mener à une stigmatisation et à une marginalisation de ces individus, ce qui risque d’interférer avec la guérison de la maladie.

Cependant, le film se termine sur une note optimiste. Quand Claire va voir la tombe de son fils et relève son siège de voiture, cette action symbolise la guérison de la dépression. Son rétablissement s’est fait par étapes et a demandé du temps et de la patience de toutes les personnes impliquées.

Les psychiatres-soignants et le système psychiatrique

Plusieurs scènes du film pourraient donner l’image de thérapeutes plutôt intransigeants, voire même moralisateurs, et ainsi stigmatisants.

Au début du film une psychothérapie de groupe est mise en scène. Claire est priée de quitter le groupe en raison de sa réaction cynique suite à l’annonce de la mort de Nina, ancienne participante. Cette exclusion par la thérapeute Annette relève d’une attitude manifestement protectrice pour le groupe au détriment de Claire, qui se retrouve seule, sans appui psychothérapeutique. Plus tard, quand Claire essaie de reprendre le groupe, l’accès lui est encore refusé malgré son mea culpa. Ce double rejet reflète probablement l’insécurité de la thérapeute, face à des patients moins normatifs, dans la gestion d’une psychothérapie groupale ainsi que la difficulté des personnes concernées à trouver une place même dans la sphère des soins.

Le rôle du médecin est mis en scène de manière caricaturale. Claire arrive facilement à manipuler une clinicienne dans le but d’avoir des prescriptions de son traitement de choix sans l’aval de son médecin référent. Claire fait mine de s’intéresser à la fille de la soignante et lui propose son aide pour soutenir sa candidature pour entrer dans une université réputée. La soignante se montre reconnaissante et en contrepartie elle fait une entorse au protocole et lui prescrit les médicaments sans se référer au médecin de famille de la patiente. Claire arrive ainsi à inverser les rôles de façon subtile. La consultation gravite autour de la fille de la soignante au lieu de se centrer sur son vécu et sur sa réalité clinique. Cette scène véhicule l’idée que le médecin est facilement corruptible et prescrit trop facilement des médicaments qui peuvent être détournés de leur fonction première.

Cette image défavorable de professionnels désintéressés ou intransigeants est contrebalancée par les figures du pharmacien mexicain et de la physiothérapeute. Cette dernière permet à Claire de prendre conscience de certaines de ses difficultés faisant obstacle à son rétablissement.

Liens avec d'autres films

 

D’autres films comme “ordinary people”, “faithful”, “the seventh veil” et “the strike” [4] abordent également la dépression en suivant les critères du DSM-5 et peuvent être également utilisés comme support pédagogique.

L’utilisation de films pour l’enseignement est un outil intéressant pour son aspect ludique, et efficace pour l’apprentissage. Ce type de support offre une représentation réaliste des personnages et le processus d’identification permet au spectateur d’éprouver une véritable empathie pour les protagonistes. De plus, la mise en scène de la temporalité permet de suivre l’évolution d’une maladie sur le long terme [5].

Le récent film américain “Collateral beauty”, met en scène le personnage principal, Will Smith, qui plonge dans une profonde dépression lorsque sa fille de 6 ans décède des suites d’un cancer cérébral [6]. Ce film aborde également le sujet du deuil et de la dépression ainsi que la souffrance des personnes touchées par ces évènements. Il montre la façon dont les protagonistes concernés par la maladie sont parfois mal compris par l’entourage, qui juge «anormal» de ne pas parvenir à surmonter cette situation après un certain laps de temps. Un autre point commun intéressant entre ces deux films est la séparation du couple après la perte d’un enfant. Ces deux longs métrages mettent en scène la difficulté de surmonter cet événement dramatique et comment le processus du deuil diffère d’une personne à l’autre.

Conclusion

 

La représentation de la dépression dans «Cake» est réussie et adéquate pour l’enseignement. En effet, selon les critères diagnostiques du DSM-5, tous les symptômes apparaissent dans le film. Les signes les plus marqués sont notamment une humeur dépressive constante, une insomnie régulière la nuit, une fatigue ainsi que des idées suicidaires récurrentes. Ce film est donc pertinent pour l’enseignement de la psychopathologie du trouble dépressif. Il permet au spectateur de suivre l’évolution de la maladie et de comprendre la souffrance et les difficultés que rencontrent les personnes atteintes d’un trouble dépressif, et l’impact de la maladie sur leur qualité de vie.

Bien que le film soit d’un registre dramatique, tragique et bouleversant, le personnage principal présente parfois un ton cynique non dénué d’humour ce qui génère des scènes comiques avec une note de légèreté bienvenue pour le spectateur. Au fil de l’évolution de l’histoire, il est possible de constater une amélioration de l’état dépressif de Claire. Elle s’attache peu à peu à des nouvelles personnes comme Roy, le veuf de Nina, et à leur fils, Casey. Roy devient un confident. Leurs échanges permettent de faire émerger chez Claire des sentiments refoulés jusque lors et elle retrouve un certain goût à la vie.

La perte d’un enfant est un sujet délicat et sensible, ce film livre une réflexion et un message d’espoir que la vie continue malgré tout.

Le réalisateur prend le parti de montrer un système de soin peu efficace, voire contreproductif. L’accès facile aux analgésiques pour soigner la douleur psychique et l’absence d’un suivi psychiatrique avec une psychothérapie respectueuse du rythme de la patiente avec un éventuel traitement d’antidépresseur donnent une image que le patient ne peut compter que sur lui-même pour dépasser sa psychopathologie. Cette idée renforce le stéréotype de la volonté comme moteur absolu de la guérison : «quand on veut, on peut». La réalité clinique est bien plus complexe et un suivi psychiatrique est essentiel pour le rétablissement de la personne. Comme le film est inspiré d’une histoire personnelle, ces aspects peuvent être perçus comme une critique du système de soin américain dans lequel les individus sont mal accompagnés dans leurs maladies psychiatriques.

Notre avis

 

La justesse du jeu de l’actrice Jennifer Aniston, qui incarne Claire, génère un effet contagieux de la maladie. Le spectateur est imprégné par cette humeur dépressive et s’aperçoit de la difficulté à faire face à la réalité douloureuse de la perte d’un enfant et de la gestion du quotidien dans cet état. Cependant, la prise en charge inadéquate de Claire par les soignants, l’exclusion du groupe de psychothérapie et la prescription de traitement à l’aveugle, semble, du moins il est à espérer, peu réaliste du système de santé américain. En outre, la fin du film suggère que c’est l’amour qui la soigne. Il s’agit d’une vision romancée du rétablissement qui est en réalité un processus bien plus complexe.

Sinon, le film est bien tourné et la durée est optimale pour se mettre dans la peau de Claire et saisir les différents aspects de la dépression.

Le réalisateur a pris le parti de tourner «Cake» dans un style classique qui le rend intéressant pour l’analyse du trouble de la dépression. Cependant, un manque d’originalité dans l’abordage de la thématique ou de la mise en scène peut lui être reproché.

Références

  1. Parry R, Boon J. EXCLUSIVE : The true story behind Jennifer Aniston’s Cake – how movie’s scriptwiter was inspirated by the brutal murder of his brother’s wife, baby daughter and mother-in-law [En ligne]. Amérique : Dailymail ; 2015 [mis à jour le 24.02.15 ; consulté le 02.04.17]. Disponible : http://www.dailymail.co.uk/news/article-2962358/The-true-story-Jennifer-Aniston-s-Cake-movie-s-scriptwriter-inspired-brutal-murder-brother-s-wife-baby-daughter-mother-law.html
  2. Odier C, Zlatiev N / HUG. Le deuil… et vous [En ligne]. 2014 [consulté le 02.04.17]. Disponible : http://www.hug-ge.ch/sites/interhug/files/documents/le_deuil_et_vous.pdf
  3. Crocq M-A, Guelfi, J-D. DSM-5 : Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Amérique : American Psychiatric Association ; 2015.
  4. Levine R. A Summary of Films [En ligne]. Amérique : University of Texas Medical Branch ; [consulté le 02.04.17]. Disponible http://www.dartmouth.edu/~admsep/resources/cinema.htmlhttp://www.dartmouth.edu/~admsep/resources/cinema.html
  5. Subodh D, Kopal T. Cinemeducation in psychiatry. Advances in psychiatric treatment. 2011 ; 17 : 301-8. doi : 10.1192/apt.bp.107.004945
  6. IMDb. Beauté cachée [En ligne]. 2016 [consulté le 02.04.17]. Disponible : http://www.imdb.com/title/tt4682786/

Joan Auvergne

Sarah Palma

Salomé Rey

Ariella Machado

Daniele Zullino

Département de psychiatrie, Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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Posted 29.03.2017

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