access_time published 29.03.2017

Le trouble dépressif dans le film The Beaver

Silvia De Cataldo
Zoé Bussi
Gabriel Thorens
Gerard Calzada

Film analysis

Le trouble dépressif dans le film The Beaver

29.03.2017

Ce film invite toutes personnes entourant un malade à se préserver et à se faire aider

The Beaver (2011). Written by Kyle Killen. Directed by Jodie Foster.

Trame

Le personnage principal, Walter, est chef d’une entreprise de jouets et souffre d’une dépression. Il vit avec ses deux fils et sa femme jusqu’au jour que cette dernière décide de le mettre à la porte, ne supportant plus de voir son mari malade et sans aucune volonté de guérir. Après avoir tenté de se suicider, il développe une relation particulière avec une marionnette de ventriloque représentant un castor, trouvée dans une benne à ordure, qu’il articule et à qui il prête sa voix. Dès lors, le castor semble sauver Walter de sa dépression en devenant un personnage-thérapeute à part entière. En effet, il va créer avec Walter une amitié exclusive, va le pousser à réaliser tout ce qu’il n’a pas réussi à faire depuis qu’il est déprimé (comme dynamiser son entreprise et améliorer ses relations familiales). Cependant, le castor va petit à petit prendre le contrôle sur Walter et devenir très critique envers ce dernier. Ce qui devait être à l’origine la solution miracle contre la dépression de Walter se transforme en un “surmoi” moralisant et sévère contre lequel Walter devra se battre pour réellement se soigner.

 

Contexte historico-culturel

Ce film récent (2011) [1] se déroule dans un contexte où la dépression est une maladie bien connue, touchant environ 350 millions de personnes dans le monde. Bien qu’il existe actuellement des traitements efficaces, la dépression reste une des premières causes d’incapacité au niveau mondial et le suicide peut en être une conséquence dramatique [2]. Le film met l’accent sur les risques de stigmatisation de la maladie, c’est à dire des situations où les représentations de la maladie conduisent à un rejet et à un éloignement de l’entourage de la personne qui en souffre [3]. Pour Walter, un frein à l’accès aux soins est celui de son changement de comportement lorsqu’il est en compagnie du castor : il devient un homme dynamique, actif et épanoui sur le plan professionnel. Cette attitude lui vaut le soutien de la société, des médias et de son entreprise qui connaît une croissance considérable. Néanmoins, la voix du castor, très critique à son encontre, reflète les pensées propres de Walter, et par extension, celles des personnes souffrant de dépression.

La psychopathologie

Le film The Beaver illustre un trouble dépressif. Walter souffre de suffisamment de symptômes pour poser un diagnostic de dépression grave avec caractéristiques psychotiques, sévère et résistante, en s’appuyant sur les critères diagnostiques du DSM5 [4].

C’est un trouble qui survient en général à partir de 25 ans, dont un épisode dure en moyenne 5 mois. Sa récurrence est forte, car environ la moitié des patients qui souffrent d’un épisode de dépression majeure isolé rechutent. Ses causes peuvent être multiples ; vulnérabilité biologique, vulnérabilité psychologique, problèmes interpersonnels, expérience d’un ou plusieurs évènement(s) stressant(s). Lors d’épisodes dépressifs, certaines personnes peuvent faire l’expérience d’hallucinations ou de délires (croyances fortes, mais non ancrées dans la réalité), qui sont congruents à l’humeur [5].

Critère A: «Au moins cinq des symptômes suivants sont présents pendant une même période d’une durée de 2 semaines et représentent un changement par rapport au fonctionnement antérieur ; au moins un des symptômes est soit (1) une humeur dépressive, soit (2) une perte d’intérêt ou de plaisir ». On retrouve l’humeur dépressive tout au long du film. Dès les premières scènes, Walter souffre d’hypersomnie (il dort en tout temps et en tout lieu) et, malgré cela, il manque d’énergie et d’intérêt pour se consacrer à sa famille ou à son travail. Lorsque Walther utilise la marionnette, sont comportement change radicalement, il est en apparence énergique, motivé et semble sortir de sa dépression. Mais par la suite, les sentiments de culpabilité et de dévalorisation ainsi que les idées suicidaires réapparaissent de manière encore plus marquée à travers la voix du castor, constamment critique et insultant, suggérant la mort comme seule solution.

Critère B: «Les symptômes induisent une détresse cliniquement significative ou une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants. » : que ce soit en famille ou au travail, Walter est dysfonctionnel. Sa famille ne veut plus de lui et son entreprise est au bord de la faillite.

Critère C: «L’épisode n’est pas imputable aux effets physiologiques d’une substance ou à une autre affection médicale.»: Walter a consommé plusieurs médicaments pour se soigner et a bu de l’alcool avant de tenter de se suicider, sa dépression perdure même sans consommation de substances.

Critère D: «La survenue de l'épisode dépressif caractérisé n’est pas mieux expliquée par un trouble schizoaffectif, une schizophrénie, un trouble schizophréniforme, un trouble délirant ou d’autres troubles spécifiés ou non spécifiés du spectre de la schizophrénie, ou d’autres troubles psychotiques.»: Les éléments délirants présentés par Walter sont congruents à sa dépression et valident le diagnostic de dépression avec caractéristiques psychotiques. La marionnette semble représenter dans un premier temps la partie rationnelle de Walter, son instinct de survie, qui va l’empêcher de finaliser sa tentative de suicide. Puis, dans un deuxième temps, elle pourrait représenter le surmoi freudien [6], probablement l’idéal que Walter pense devoir atteindre pour reprendre le contrôle de sa vie. Une autre interprétation de la figure du castor pourrait être qu’après les échecs répétés des différentes thérapies entreprises par Walter, il devient son «propre antidépresseur» à travers sa marionnette, devenant l’intermédiaire ou le potentiel outil de guérison. Les symptômes psychotiques apparaissent petit à petit, lorsque le castor semble prendre progressivement le dessus sur Walter, au point où il se sent persécuté, menacé par un jouet qui prend vie. Les symptômes psychotiques sont au premier plan au moment où pour se débarrasser du castor, Walter va scier son bras qui porte la marionnette.

Critère E: «Il n’y a jamais eu auparavant d’épisode maniaque ou hypomaniaque.»: aucun épisode n’est mentionné dans le film.

Le début du film présente brièvement les symptômes cardinaux de la dépression et permet également de sensibiliser au fait qu’une dépression peut s’accompagner de troubles psychotiques. Cependant, ce film met plus l’accent sur la dynamique familiale et sociale autour d’une personne souffrant de dépression, et sur sa difficulté à s’en sortir seule, que sur la dépression elle-même. Il permet de voir les réactions possibles de l’entourage, avec une famille qui se veut aidante dans un premier temps, mais qui finit par abandonner et rejeter le malade. Le film montre également les problèmes que peut engendrer la dépression, comme la diminution de l’efficacité au travail ou l’abandon du patient par la famille ainsi que le déni de la maladie et des soins en général (Walter renonçant à voir son docteur et préférant se soigner avec la marionnette).

Il est important de noter que ce film ne dépeint pas uniquement un cas isolé de dépression, mais aussi l’impact que cette maladie (en l’occurrence sur un père de famille) a sur les comportements de chacun et sur les manières d’y faire face. Par exemple, la peur du fils aîné de ressembler à son père devient une obsession, il prend note de tous les traits de personnalité qu’il a en commun avec ce dernier et qu’il veut absolument changer; illustrant aussi l’aspect héréditaire de cette maladie. L’épouse de Walter, en revanche, va se réfugier dans le travail. Le fils cadet, trop jeune pour comprendre la situation, est le seul à ne voir que le retour de l’opportunité de jouer avec son père lorsque le castor entre en scène. 

Les représentations sociales

La maladie et les patients psychiatriques

Ce film nous permet d’avoir une idée des possibles représentations de la dépression, et à plus large échelle des maladies psychiatriques, par la famille et la société. Il donne aussi un aperçu sur le rôle des soignants et sur les possibilités de prise en charge.

Le spectateur fait face à un décalage tragi-comique qui se crée entre la famille, qui prend la maladie de Walter relativement au sérieux, et le reste de la société, qui fait de lui un personnage humoristique, un objet de divertissement; par exemple lorsqu’il participe à une émission télévisée avec la marionnette du castor; ou encore dans son entreprise où on se «sert de lui» pour augmenter les bénéfices.

Mais le premier à ne pas réaliser la gravité de son trouble est bien Walter lui-même. En effet, on peut retrouver chez les personnes atteintes d’un trouble psychique une attitude de déni ou d’évitement. Cela peut compliquer la prise en charge, car il manque la motivation première du patient à se soigner. Dans le film, ceci est illustré à travers l’attitude ambivalente de la marionnette du castor: d’une part, elle se présente comme une forme de guérisseur, mais d’autre part, elle donne l’impression de vouloir empêcher Walter de vraiment se soigner.

Finalement, l’absurdité et la gravité du comportement de Walter s’accentue, en parallèle avec l’augmentation du pouvoir que la marionnette semble avoir sur lui. Ce manque de réalisme pourrait contribuer au renforcement de la stigmatisation de la dépression, car en raison de l’aspect ridicule du comportement de Walter, il peut devenir difficile de se mettre à sa place, d'éprouver de l’empathie et de la compassion pour lui.

Les psychiatres et les soignants

Au début du film, il est indiqué que Walter a suivi une psychothérapie, mais le psychiatre - qui n'apparaît à aucun moment du film - est rapidement discrédité; les médicaments qu’il a prescrits n’ont apparemment eu aucun effet sur notre protagoniste qui, après avoir tout essayé sans succès, abandonne. En revanche, à la fin du film lorsque Walter semble avoir vraiment pris conscience d’être malade, il accepte de se faire soigner. Le personnel de l’hôpital semble lui apporter une aide significative, alliant compétence et attention.

L’impact de chaque membre de la famille sur le bien-être de Walter est contrasté. D’une part ils voudraient l’aider à guérir, mais d’autre part ils semblent avoir peur d’attraper la même maladie, ce qui les éloigne. La femme véhicule, dans un premier temps, cette idée très présente que les patients dépressifs peuvent se soigner avec un peu de bonne volonté. Elle pense pouvoir guérir Walter en l’aidant à se remémorer des souvenirs heureux précédant la dépression, ce à quoi Walter rétorque très clairement qu’il n’est pas amnésique, mais dépressif. Dans un deuxième temps, elle entre dans le jeu de la marionnette et encourage son époux dans son “remède miracle”. Le fils cadet va aussi accepter le castor et prendre le parti de son père en le réintégrant dans la famille. À l’inverse, le fils aîné n’accepte pas ce délire qu’il juge être une fausse solution. Il semble avoir bien étudié le fonctionnement de son père, il réfute ce remède. C’est probablement le seul qui réalise objectivement qu’il y a un problème de fond.

Le système psychiatrique

À la fin du film, l’hôpital psychiatrique est représenté de manière assez “classique”, démystifiant l’aspect d’asile fermé ou de prison. Walter est vraisemblablement libre de sortir de sa chambre, il peut recevoir de la visite et il paraît assez serein. Il est hospitalisé de son plein gré et il est conscient de la nécessité d’avoir des soins. L’aspect psychiatrique n’est d’ailleurs pas mis en avant, car Walter fait autant de thérapie de groupe que de rééducation du bras.

Liens avec d'autres films/médias

On peut mettre ce film en lien avec «Cake» [7], qui traite de la situation difficile de Claire, qui a perdu son enfant dans un accident de voiture ainsi qu’une amie qui s’est suicidée. Suite à ces événements bouleversants, Claire se laisse aller dans une forme de dépression cynique, faisant de la résistance à la guérison malgré tout le suivi médical à disposition : groupes de soutien, traitement médicamenteux contre la douleur, aide à domicile. Le cas est un peu similaire dans la mesure où Claire ne trouve pas non plus de raisons valables pour se soigner et a aussi perdu goût à la vie. Comme dans «The Beaver» un élément externe déclenche la guérison: la rencontre avec le mari de son amie décédée, qui s’occupe seul de leur petit garçon.

Conclusions

Ce film pourrait être défini comme une comédie dramatique. En effet, il contient des moments comiques, absurdes ou ridicules. Cependant, il y a aussi des scènes plus réalistes, où le personnage luttant contre lui-même est attachant dans sa détresse.

Support d'enseignement

Concernant la psychopathologie de la dépression, les symptômes principaux sont surtout présents au début du film. Par la suite, ce sont les caractéristiques psychotiques qui sont mises en avant, parfois de manière plus irréaliste que pédagogique. Ce n’est que vers la fin, lorsque Walter est hospitalisé et qu’il prend conscience de sa maladie. C’est uniquement à la fin du film que la relation aux soignants et le système de soin sont présents. On pourrait imaginer que cette apparition tardive reflète la victoire du malade contre ses résistances à la demande de soins.

Ce film est pertinent comme support d’enseignement, de par sa bonne représentation des dynamiques familiales et sociales autour de la dépression, ainsi que des moyens que les patients trouvent pour la compenser lorsqu'elle n’est pas traitée. Destiné au grand public, il invite toutes personnes entourant un malade à se préserver et à se faire aider dans la démarche d’accompagnement du patient. En effet, il peut être moralement épuisant de soutenir seul une personne souffrant de dépression faisant de la résistance à commencer une démarche de soins.

De plus, ce film permet de rappeler l’existence de la dépression avec caractéristiques psychotiques. Souvent peu connue ou sous-estimée, elle concerne tout de même environ 19% des épisodes dépressifs majeurs [8].

Références

  1. Imdb.com [En ligne]. USA : Base de données de contenu sur les films, séries et célébrités [cited 2016 April 14]. Available from : www.imdb.com/title/tt1321860/
  2. Organisation mondiale de la Santé [Internet]. 2016 April [cited 2016 september 30]. Available from: www.who.int/mediacentre/factsheets/fs369/fr/
  3. Ménard J-P. De la stigmatisation de la maladie mentale à l’exclusion sociale [Internet]. Fondation des maladies mentales ; 2012 [cited 2016 september 30]. Available from: www.fondationdesmaladiesmentales.org/nouvelle.html
  4. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders: DSM-5. Washington, D.C: American Psychiatric Association.; 2013
  5. Duran VM, Barlow DH. Psychopathologie: une perspective multidimensionnelle. 2nd ed. Bruxelles: de boeck; 2002.
  6. Manon S. [Internet]. 2007 November : Freud ou l’hypothèse d’un inconscient psychique. [cited 2016 september 30]. Available from: www.philolog.fr/freud-ou-lhypothese-dun-inconscient-psychique
  7. Imdb.com [internet]. USA : Base de données de contenu sur les films, séries et célébrités [cited 2016 september 30]. Available from : www.imdb.com/title/tt3442006/
  8. Gervasoni N., Bertschy G. La dépression majeure avec symptômes psychotiques [Internet]. Suisse 2008 [cited 2016 september 30]. Available from: www.revmed.ch/RMS/2008/RMS-171/La-depression-majeure-avec-symptomes-psychotiques

Silvia De Cataldo

Zoé Bussi

Gabriel Thorens

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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