access_time published 19.09.2018

Le trouble d’utilisation de substances dans le film Limitless

Julie Beuret
Fatima Diouf
Daniele Zullino
Gerard Calzada

Film analysis

Le trouble d’utilisation de substances dans le film Limitless

19.09.2018

Le film Limitless est un thriller américain. Il s’agit de l’adaptation du roman The Dark Fields d’Alan Glynn (2001). Le film s’inscrit dans un contexte contemporain prenant place à New York et plus précisément dans l’arrondissement de Manhattan.

Limitless (2011). Written by Leslie Dixon. Directed by Neil Burger.

Trame

Eddie Morra rêve d’écrire, mais l’angoisse de la page blanche le paralyse. Sa vie bascule lorsqu’il tombe par hasard sur un ami qui lui propose d’essayer une toute nouvelle molécule n’existant pas encore sur le marché, le NZT. Immédiatement après sa première prise, il voit ses capacités cérébrales augmenter de façon spectaculaire, lui permettant d’apprendre à jouer du piano en seulement quelques jours, de se souvenir de tout ce qu’il voit ou entend ou encore de résoudre des équations complexes.
Lorsqu’il décide de se lancer dans la finance, il est rapidement repéré par Carl Van Loon, un puissant banquier de Wall Street. Mais Eddie va vite comprendre que des gens sont prêts à tout pour mettre la main sur son stock de NZT. Il va devoir puiser dans ses réserves pour faire face au danger tout en affrontant les effets secondaires dus au manque de la substance.

 

La Psychopathologie

Même si le personnage principal, Eddie, n’est suivi dans le film par aucun professionnel de la santé mentale, la représentation d’un certain nombre des critères spécifiques permet de faire le diagnostic d’un trouble de l’usage d’une substance autre, selon le DSM-5. La sévérité du trouble peut être considérée comme grave puisqu’il présente plus de six critères parmi ceux listés dans le DSM. Le NZT, substance fictive, est une molécule qui augmente considérablement les capacités cognitives, permettant à son usager d’avoir une capacité de réflexion et d’apprentissage hors norme. Eddie en devient vite dépendant. Loin de le mener à la marginalisation, le NZT le rend cependant extrêmement brillant et performant en société. Il tentera de se procurer la substance malgré tous les dangers encourus (dus directement ou indirectement à la substance).

Il est à ce point intéressant de noter que le tableau clinique présenté par Eddie va plutôt à l’encontre des critères du DSM-5 puisqu’au lieu de l’entraver dans ses activités, cette substance nootropique lui permet au contraire d’exceller dans celles-ci. La présence de plus de six critères diagnostiques, dont celui du sevrage, permet néanmoins de faire le diagnostic. Le critère de tolérance reste difficile à déterminer puisque Eddie ne semble pas devoir augmenter ses doses pour obtenir l’effet désiré (aucune scène ne le montre explicitement). Concernant l’évolution du trouble, la question de savoir si Eddie continue à prendre de la drogue ou non reste en suspens à la fin du film. En raison de cela, il n’est pas possible de se prononcer quant à la rémission.

La dépendance au NZT oblige Eddie à consommer la substance pour éviter les symptômes du sevrage qui sont caractérisés par des maux de tête, une confusion mentale ainsi qu’un état de prostration. Lorsqu’il apprend que toutes les personnes ayant consommé du NZT sont à l’hôpital ou sont décédées, il comprend que l’arrêt de la substance n’est pas sans risque. Sans même tenir compte des effets désastreux que cela aurait sur sa vie sociale et professionnelle, il sait que sa vie est en danger dès lors qu’il arrête la substance de façon prolongée. Dans une situation à priori sans issue, le « poison » devient « antidote », puisqu’Eddie utilise ses capacités intellectuelles démultipliées par la drogue pour apprendre à doser ses prises et à adapter sa routine (le temps de sommeil, la prise de nourriture) de sorte à avoir le moins d’effet de manque possible. En parallèle, il met sur pied un laboratoire pour tenter de fabriquer une version identique de la molécule, mais qui n’induit pas le syndrome de sevrage à l’arrêt de la substance.

D’ailleurs, il est difficile de savoir à ce stade de l’intrigue si le héros continue à prendre de la drogue par réelle addiction ou par crainte des symptômes dus au sevrage, dont celui lui faisant courir le risque de décès.

Les représentations sociales

Le film donne finalement une image passablement ambivalente de l’addiction, image qui reflète certainement en partie la réalité clinique des « vraies addictions ». Ainsi, le réalisateur met en scène de façon assez critique le développement de l’addiction d’Eddie Morra qui progressivement ressent un besoin impérieux et exténuant de la drogue.

La représentation de la substance est plutôt positive et le film montre majoritairement le côté emballant du NZT. Eddie Morra devient un génie sous l’emprise de la substance et réussit à trouver l’inspiration et à rédiger un roman en quatre jours. De plus, Eddie apprend à jouer du piano en trois jours, maîtrise les langues, les mathématiques et l’économie en un claquement de doigts. Précédemment, il vivait dans l’inconfort financier puis soudainement il devient riche. Pour couronner le tout, il redevient séduisant et se remet en couple avec son ex-copine qui l’avait quitté avant qu’il ne découvre le NZT.

En opposition à cette vision idéale de la substance, le film montre une représentation de la substance plus négative et sombre, avec certains passages qui montrent un état physique épouvantable lors des phases de manque.

Liens avec d’autres films

Parmi les nombreux films qui abordent le sujet de l’addiction, Requiem for a Dream reste une référence du point de vue esthétique. Il s’agit d’un drame psychologique dont la fin est tragique pour les quatre personnages principaux. Harold, pour ne citer que le triste destin de celui-ci, finit en effet dans un lit d’hôpital, amputé d’un bras gangréné suite à ses nombreuses injections de cocaïne.

Tout au long du film, le spectateur presse que l’issu pour les personnages principaux ne peut qu’être fatale. Le réalisateur utilise d’ailleurs de nombreux procédés cinématographiques pour rendre l’ambiance plus oppressante, par exemple l’utilisation du plan subjectif, une bande-son inquiétante répétée (symbolique de la dépendance) ou encore un enchaînement rapide des plans (montage hip hop) dans certaines scènes.

Dans Limitless, la substance consommée par le héros est au contraire un moyen d’ascension sociale puisqu’elle le rend d’autant plus brillant dans les différentes sphères de sa vie. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la drogue, loin d’induire sa marginalisation, lui permet de se forger un statut important dans la société, tout particulièrement dans le milieu de la finance.

Le héros de Limitless partage néanmoins un point commun avec les personnages de Requiem for a Dream : la prise de drogue comme moyen d’échapper la réalité. En effet, une brève scène au début du film nous fait ainsi comprendre la situation difficile d’Eddie, celle d’un écrivain confronté à l’angoisse de la page blanche. Sa prise de NZT lui permettra de changer radicalement de vie, dont la première étape sera la rédaction d’un roman. Dans Requiem for a Dream, le réalisateur ne se contente pas de représenter l’addiction à une seule substance contrairement à Limitless, puisqu’il montre également l’addiction du personnage de Sarah aux amphétamines, mais aussi à la télévision, devenue un objet de consommation qui va peu à peu la couper du monde réel. Le réalisateur met d’ailleurs en avant l’idée qu’une addiction peut en remplacer une autre, puisqu’une fois libérée de sa dépendance à la nourriture, Sarah deviendra dépendante à ses pilules coupe-faim à base d’amphétamines.

Conclusion

Limitless est sans aucun doute un film de divertissement amusant et raisonnablement immoral qui flirte avec le fantastique. Cependant, mettant en scène l’histoire de n’importe quel dealer qui vante son produit en omettant d’en signaler les effets secondaires, ce film manque de rebondissements à certains moments. Il faut tout de même noter l’excellente interprétation du rôle principal par Bradley Cooper qui amène de la valeur à ce long métrage. Il est à recommander à tous les amateurs de thrillers sortant de la réalité. Il permet également de se faire une idée très claire de l’addiction à la drogue et est donc un bon support d’enseignement dans le cadre d’études de psychiatrie. En revanche, les effets de cette drogue imaginaire sont surréalistes en scénarisant le changement de vie radical du héros.

Le sujet du film, le perfectionnement de l’humain, permettra de soulever un certain nombre de débats autour de la place des substances psychoactives dans notre société, et surtout de leur place dans les sociétés à venir.

Références

  1. Philosophy & Philosophers. Requiem for a Dream [En ligne]. 2012 [consulté le 29 mars 2017]. Disponible : http://www.the-philosophy.com/requiem-dream-analysis
  2. Chroniscope. Requiem for a Dream [En ligne]. 2002 [consulté le 29 mars 2017]. Disponible : http://www.chroniscope.com/critique_1_99.html
  3. Avoir à lire. Requiem for a Dream – la critique [En ligne]. 2009 [consulté le 29 mars 2017]. Disponible : http://www.avoir-alire.com/requiem-for-a-dream-la-critique
  4. American Psychiatric Association. DSM-5 : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. Washington D.C : American Psychiatric Publishing ; 2013.

Julie Beuret

Fatima Diouf

Daniele Zullino

Département de psychiatrie, Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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