access_time published 09.08.2017

Les addictions dans le film Requiem for a dream

Camille Veuthey
Ariella Machado
Daniele Zullino
Gerard Calzada

Film analysis

Les addictions dans le film Requiem for a dream

09.08.2017

Ce film illustre des différentes manifestations du comportement addictif et critique le système de santé.

Requiem for a dream (2000). Based on the novel by Hubert Selby, Jr. Screenplay by Hubert Selby, Jr. and Darren Aronofsky. Directed by Darren Aronofsky.

Trame

Le film raconte l’histoire de Harry Golfarb, sa mère Sara Goldfarb, sa copine Marion Silver et son ami Tyrone C. Love. Le film est divisé en trois stations : l’été, l’automne et l’hiver.

En été, Sara, une femme veuve qui passe la majorité de son temps à regarder des concours télévisés, reçoit l’appel du studio Malin & Block et pense être bientôt invitée à son émission favorite. Elle commence alors un régime afin de rentrer dans sa robe préférée quand le grand jour sera venu. Le médecin lui prescrit des amphétamines. Entretemps, Harry et Tyrone décident de vendre des substances illicites pour gagner de l’argent et ouvrir une boutique de vêtements pour Marion.

En automne, Sara passe d’un état initial de bien-être et désinhibition dû aux amphétamines, à un état de désorganisation avec des hallucinations auditives et visuelles. Elle se présente alors au studio de télévision pour demander pourquoi on ne l’a pas appelée. De leur côté, Tyrone est arrêté par la police puis Harry et Marion utilisent l’argent économisé pour le sortir de prison. Ils ont besoin de lui en tant que fournisseur de substances. La relation entre Harry et Marion va de mal en pis, en partie en raison du manque de substances.

En hiver, Sara est hospitalisée dans une clinique psychiatrique. Harry et Tyrone voyagent en Floride dans l’espoir de retrouver des substances illicites de façon plus simple. En raison de l’infection au bras de Harry provoquée par les injections, ils décident de se rendre à l’hôpital. Entretemps, Marion rend visite à Big Tim qui lui échange de la drogue contre du sexe.  

 

 

Le contexte historico-culturel du film et de la psychiatrie

Requiem for a dream est un film américain réalisé par Darren Aronofsky sorti en 2000 et adapté du roman du même titre écrit par Hubert Selby, paru en 1978 (1). Aucun signe ne permet de dater précisément les évènements qui s’y déroulent. Trois des quatre personnages viennent d’un milieu défavorisé. Sara Goldfarb vit dans le quartier de Brighton Beach à Brooklyn dans un appartement plutôt simple. Ayant perdu son mari, elle ne reçoit que les visites de son fils unique, Harry Goldfarb, et de ses voisines. Harry vit également à Brooklyn avec son meilleur ami Tyrone et sa petite amie Marion Silver. Cette dernière est issue d’un milieu favorisé, mais elle est délaissée par ses parents. Sa consommation de drogue l’a fait basculer dans le même milieu que Harry et Tyrone.

Le film est d’une part une illustration poignante des différentes manifestations du comportement addictif et de ses conséquences, et d’autre part une critique acerbe du système de santé. Celui-ci est caractérisé par le contraste entre les moyens thérapeutiques importants et le manque d’empathie de la part des soignants, enclins à émettre des jugements moraux plutôt qu’à soigner.

Sémiologie et psychopathologie

Le sujet central du film est l’addiction, avec des descriptions particulièrement suggestives de la nature compulsive des consommations (2). Le film met notamment en scène les symptômes de sevrage comme motif de comportements de recherche et de consommation de substances. Chacun des personnages principaux développe et manifeste son addiction de façon spécifique. On constate toutefois des réalités communes à toutes ces addictions. En particulier, le réalisateur met en lumière la lente et progressive dégradation physique, psychique et surtout sociale des protagonistes. Sont ainsi présentes l’addiction à l’héroïne de Harry, Marion et Tyron, mais aussi l’addiction de Sara, la mère de Harry, à la télévision puis aux amphétamines. Une scène saisissante manifeste ainsi, comme conséquence de l’usage prolongé d’amphétamines de Sara, son vécu psychotique avec notamment de nombreux troubles de perceptions.

Un des aspects marquants du film est la mise en lumière de la psychopathologie des personnages. Tout d’abord, le spectateur découvre Sara, femme retraitée et esseulée. La télévision, dont elle est complètement dépendante, sert à tromper cette solitude de manière compulsive. En effet, elle n’est pas intéressée par les différents programmes, mais par une seule émission qu’elle regarde sans cesse (4). Elle se plaît à l’idée de faire partie de ce monde, se donne l’illusion de vivre sur ce plateau télévisé, entourée et acclamée. Ce fantasme deviendra de plus en plus explicite après le début de sa consommation d’amphétamines. La nourriture, qu’elle utilise également pour combler sa solitude, est remplacée par ses pilules d’amphétamine qui la font maigrir. Seulement, elle en paie le prix : peu à peu, elle commence à délirer et à avoir des hallucinations, elle croit qu’elle se fait attaquer par le frigo de sa cuisine, puis elle voit les personnages de sa série télévisée danser autour d’elle dans son appartement. Le spectateur devient ainsi témoin d’une progression du délire en voyant l’univers de Sara se rétrécir. La notion d’heure, même de jour ou de nuit, est perdue. Seul existe à présent pour Sara – et pour le spectateur – son fauteuil devant sa télévision et ses pilules. L’unique contact reste celui qu’elle entretient avec son fils qui, bien qu’il soit lui-même sous l’emprise de la drogue, se rend compte de son addiction. Plus tard, la scène « du métro » rend avec beaucoup de réalisme l’épisode psychotique de Sara : le spectateur se place du point de vue de Sara et se retrouve face à « des gens normaux » le regardant comme un malade mental. Il prend alors conscience du regard réprobateur, méprisant et gêné des autres. Le spectateur réalise alors l’ampleur de son atteinte psychique.  

Le rapport à l’addiction des trois autres personnages est mis en scène de manière plus conventionnelle, plaçant le spectateur comme observateur externe. Le phénomène le plus marquant reste le craving, le désir puissant de consommation de la drogue. Ainsi, la description des conduites de consommation de Harry, Tyron et Marion ne s’arrête pas à un simple étalage des symptômes de sevrage. La consommation est illustrée de façon détaillée avec une mise en évidence de la tension constante entre la prise de décision et l’automatisme comportemental à l’encontre de ces décisions. Les protagonistes vont progressivement sacrifier tout pour obtenir leur drogue : l’argent (le prêteur sur gages), le corps (la prostitution), l’amitié (Marion retrouve son ancien amant). Le film met en parallèle deux scènes où l’on voit Harry continuer à s’injecter alors que son bras est complètement infecté, et Marion participer à une fête organisée par le dealer où elle devra se prêter à des jeux sexuels. La musique du film, surtout dans les dernières scènes, accentue l’assujettissement des personnages.

Le film représente de façon convaincante les effets de la drogue et les différentes façons de gérer les addictions en fonction du personnage. Le spectateur est régulièrement amené à voir le monde à travers les yeux des consommateurs, éprouvant quasiment dans sa chair leur dégradation physique et psychique.

Le film est organisé en deux phases : la première en crescendo, les protagonistes sont déjà addicts, mais ils ont encore la confiance de « s’en sortir ». Cet espoir est le rêve de chacun (5.), d’où le titre « Requiem for dream ». Sara reçoit une lettre d’invitation pour aller sur le plateau de son émission favorite, Harry et Tyron se lancent dans un commerce de drogue, pour récolter de l’argent et ainsi ouvrir le magasin de mode pour Marion. Après ce point d’orgue, la seconde phase met en scène la déchéance de tous les personnages. Sara et Harry finissent à l’hôpital, ce dernier avec un bras amputé, Tyron est aux travaux forcés en prison et Marion se prostitue

Le filme semble souligner l’illusion des protagonistes que la sortie d’une addiction est une simple affaire de décision. Le réalisateur met en scène la consommation de drogue de façon particulièrement innovante: une succession rapide d’images sonores montrent le passage de la substance dans l’organisme. Ces courtes séquences combinent chaque fois un montage de 9 plans d’une durée de 0.375 secondes chacun. Le style a depuis souvent été copié dans des clips musicaux et des publicités et a été appelé supercut.  La répétition de la même scène lors de la consommation souligne la caractéristique première de l’addiction, la prise répétée de la substance. La succession rapide des images lors de la consommation accentue le caractère éphémère de l’effet de la substance. Le spectateur n’est lui-même jamais satisfait. La scène est tellement rapide qu’il n’est jamais rassasié, tout comme le personnage qui continue de consommer, sans jamais pouvoir s’arrêter. Le montage traduit de façon très parlante la frénésie de la consommation.

Les représentations sociales

Les personnages du film sont d’une part représentés de façon très réaliste sans cependant échapper aux stéréotypes récurrents liés à l’origine sociale, à la solitude et au chômage. Néanmoins, le film réussit à aller au-delà de ces stéréotypes, racontant l’humain derrière le « drogué », ses rêves et sa détresse. Le film souligne également la cruauté du milieu de la drogue, l’exploitation qui est faite des consommateurs et le cynisme des dealers. 

Cette même approche est mise en évidence dans le film Trainspotting réalisé par Danny Boyle en 1996, mettant en scène des jeunes gens d’Edinburgh addicts à l’héroïne. Même si la plus grande partie du film est consacrée à la consommation et obtention de la drogue, le spectateur peut avoir conscience de l’aspect humain des personnages, en particulier celui du personnage principal. En revanche, cet aspect est passé sous silence dans Las Vegas Parano, film réalisé par Terry Gilliam en 1998, racontant un week-end à Las Vegas de deux amis consommateurs de LSD. Ce dernier film étant très stéréotypé, le spectateur peut avoir l’impression que la consommation de LSD transforme littéralement l’individu en lui ôtant toute conscience de soi, de l’autre et de la réalité. 

Quant au corps médical, sa représentation que ce soit le médecin généraliste, le psychiatre ou l’infirmier, est plutôt discréditante. Ainsi, le médecin prescrit à Sara des amphétamines sans lui expliquer le traitement, les indications, les effets secondaires possibles. Il lui indique juste la posologie, et ceci sans même la regarder dans les yeux. Lors d’une autre visite, il lui assure que tout va bien. La caméra est alors placée derrière Sara, de sorte que le spectateur voit, face à lui, le médecin avec sa blouse blanche et son désintérêt manifeste pour sa patiente. Le schéma reste exactement identique lors de son hospitalisation. Alors qu’elle est complètement perdue, les médecins indifférents appliquent juste un protocole, ne semblant aucunement s’intéresser au vécu de leur patiente. Même les infirmiers qui la déplacent d’un lit à l’autre ne lui parlent pas. À vrai dire, ils ne la voient même pas. Cette déshumanisation peut facilement être ressentie par le spectateur qui voit le personnel médical la plupart du temps au travers des yeux de Sara. La musique de fin, notamment durant les électrochocs, semble en outre souligner l’absence totale de communication entre le médecin et la malade.

Le médecin de Harry et Tyron n’est pas indifférent : il se permet de porter un jugement de valeur sur le « drogué » et d’agir en conséquence. Au lieu d’apporter des soins, il avertit la police. Ceci conduira à l’amputation du bras d’Harry. Seule l’infirmière à la fin du film manifeste un peu de compassion pour Harry, mais il est trop tard.

Conclusion

Il s’agit d’un film portant sur l’addiction, parmi les plus captivants de l’histoire récente du cinéma. Captivant par son grand réalisme, par sa critique de la moralisation d’un trouble psychiatrique et par son montage innovant. Il est ainsi destiné non seulement au grand public, mais serait aussi utile aux professionnels de santé à différents niveaux. Il illustre de façon saisissante la sémiologie des troubles addictifs en réussissant à l’induire chez le spectateur. Il génère de l’empathie envers ses personnages. Il permet ainsi une mise en question efficace des représentations habituelles du « drogué », souvent considéré comme un « faux malade ». À la fin, la musique a remplacé les paroles des protagonistes et les scènes se succèdent rapidement : le spectateur comprend alors que les personnes avec addictions sont désespérément seules.

Références

1. Requiem for a Dream [Internet]. En.wikipedia.org. 2017 [cited 22 May 2017]. Available from: en.wikipedia.org/wiki/Requiem_for_a_Dream

2. Katzung BG, Masters SB, Trevor AJ. Basic and Clinical Pharmacology. 9th edition. International edition. New York: Mc Graw Hill Companies Inc. International Edition. 2004.

3. Erbland K. 32 Things We Learned From the ‘Requiem For a Dream’. Commentary [Internet]. Film School Rejects. 2017 [cited 22 May 2017]. Available from: filmschoolrejects.com/32-things-we-learned-from-the-requiem-for-a-dream-commentary-62e5a661031c/

4. Mitchell E. Movie Review – Film review; Addicted to Drugs and Drug Rituals. The New York Times [Internet]. 6. Oct. 2000 [cited 22 May 2017]. Available from: www.nytimes.com/movie/review.

Camille Veuthey

Ariella Machado

Daniele Zullino

Département de psychiatrie, Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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