access_time published 18.02.2019

Les troubles dépressifs dans le film Harold and Maude

Katalina Cock Lara
Intisar Osman
Daniele Zullino
Gerard Calzada

Film analysis

Les troubles dépressifs dans le film Harold and Maude

18.02.2019

Harold and Maude est un film du genre comédie dramatique réalisé en 1971 par Hal Ashby.

Trame

Harold est un jeune garçon de vingt ans, issu d’une famille aisée. Il n’a pas goût à la vie et passe son temps à assister à des enterrements et à simuler sa propre mort sous les yeux d’une mère superficielle qui ne lui prête pas attention. Un jour, il rencontre Maude, une femme de septante-neuf ans qui assiste également à ces enterrements, mais lui est opposée en de nombreux points. Cette femme haute en couleur est pleine de vie malgré son âge et son terrible passé (elle a vécu dans les camps de concentration). Elle possède une sensibilité particulière, est proche de la nature, et savoure les petits bonheurs de la vie. Les deux protagonistes vont se lier et vivre une histoire en bousculant les institutions telles que la police, l’église et l’armée. Maude inculquera à Harold son hédonisme, sa légèreté et son anticonformisme, et le jeune homme retrouvera une certaine joie de vivre.

En parallèle, la mère de Harold, ne pensant qu’à le marier, lui présente trois prétendantes, que Harold fera fuir en simulant des suicides. Sa mère décide donc de l’envoyer à l’armée auprès de son oncle, mais Harold élabore avec l’aide de Maude un stratagème afin de simuler une maladie mentale. Le jeune homme annonce alors à sa mère vouloir se marier à Maude. Cette dernière fête finalement son quatre-vingtième anniversaire et prend des médicaments pour se suicider, considérant avoir fini de vivre tout ce qu’elle voulait. Harold, dévasté, tente de la sauver, mais n’y parvient pas. Une dernière scène nous montre la voiture du jeune homme qui fonce dans le vide au bord d’une falaise. Mais Harold est descendu de la voiture avant, il a décidé d’honorer la mémoire de Maude et de continuer à vivre avec ce qu’elle lui a apporté.

Ce qu’il faut savoir

Harold and Maude est un film du genre comédie dramatique réalisé en 1971 par Hal Ashby. Il est typique de l’état d’esprit de la jeunesse des années septante, qui prône la liberté, la nature, et qui est opposée au militarisme, à l’église et à la loi. Il remet par la même occasion en question l’institution régnant en psychothérapie à cette époque, la psychanalyse.

Lors de sa sortie, le film a été mal accueilli par le public et les critiques, notamment à cause de cette relation qui dérange entre un jeune homme et une femme octogénaire, qui ne correspondait pas aux conventions sociales de l’époque. Hal Ashby voulait par ailleurs inclure une scène d’amour entre les deux protagonistes, ce que la société productive Paramount a catégoriquement refusé [1]. À la place, une scène de feux d’artifice, suivie d’un plan où Harold et Maude sont nus dans le lit de cette dernière suggère ce qui vient d’arriver. Ce passage a d’ailleurs parfois été censuré dans certains pays. Par contre, le film a plu aux jeunes qui cherchaient à fuir les traditions sociales des anciennes générations. Après un certain temps, le film commence donc à être reconnu et il finira par être considéré comme culte [2,3,4]. Une pièce de théâtre a été adaptée à partir du scénario de Colin Higgins et jouée aux États-Unis ainsi qu’en France.

 

Sémiologie et psychopathologie

Harold souffre manifestement d’un trouble dépressif, en rémission dans la dernière partie du film. Le cadre donné par le support cinématographique ne permet pas de prendre la mesure de toutes les données nécessaires pour poser le diagnostic.

Par exemple, il est difficile de distinguer le fonctionnement habituel de Harold avant l’épisode dépressif illustré au début du film, ou d’identifier des éventuels épisodes maniaques ou encore de connaître les sentiments, les pensées ou la qualité de sommeil d’Harold.

Cependant, un nombre suffisant de symptômes cités par le DSM-V [5] est présent dans le film pour pencher vers l’hypothèse d’un état dépressif.

En premier lieu, les pensées de mort prennent une place centrale dans la vie d’Harold, qui va jusqu’à organiser des activités lui permettant de ressentir différentes sensations associées à la mort, comme assister à des enterrements d’inconnus ou simuler des suicides. Ces activités morbides semblent être les seules qui suscitent son intérêt.

Jusqu’à ce qu’il rencontre Maude, Harold est particulièrement apathique, incapable de ressentir et d’exprimer les sentiments qui semblent pourtant à l’origine de sa dépression, ainsi que de trouver un écho lorsqu’il cherche à communiquer son mal-être. Il finit par se construire un monde dans une bulle à part, pour y vivre ce qu’il ne peut pas dans le monde normal. Il lui faut assister à des enterrements pour connaître la tristesse - celle des autres - et se rendre à la casse de voitures pour mettre un visage à sa colère. Il semble toutefois ressentir une profonde détresse, qu’il essaie sans succès de communiquer à sa mère en mettant en scène des faux suicides. Malgré ses vingt ans, le jeune homme n’a aucune occupation, obligation ou but qui rythme ses journées, et n’a pas d’autres amis que Maude. Il est passif face à son avenir.

Ces symptômes ne sont manifestement pas le résultat d’une substance. Il est par contre difficile d’affirmer avec certitude qu’ils ne résultent pas d’autres troubles psychiatriques. En particulier, ils semblent également correspondre aux troubles de la personnalité. Le détachement de Harold, sa solitude et son mauvais fonctionnement social amènent à considérer le trouble schizoïde. Toutefois, la récurrence du thème de la mort dans ses agissements associée à son apathie font plutôt pencher vers le diagnostic dépressif.

Les représentations sociales

 

La maladie et les patients psychiatriques

Harold apparaît au spectateur comme un garçon étrange, certes, mais attachant. Il est facile de se sentir touché par son mal-être, de s’indigner pour lui face à sa mère égoïste et contrôlante. Il est drôle, attendrissant, et montre une grande sensibilité.

Cependant, certains aspects du film limitent l’appréhension de ce que peut vivre et ressentir une personne dépressive.

Tout d’abord, les gestes suicidaires sont banalisés tout au long du film. Ils ne sont pris au sérieux, ni par les proches d’Harold ni par le spectateur lui-même. Le réalisateur prend le parti d’aborder ces situations sous le ton de l’humour. Pour ce faire, il instaure une théâtralisation, un ridicule dans les scènes, qui en font les moments les plus drôles du film. Il n’y a pas de réel doute quant au fait que Harold survivra à chaque fois, mis à part peut-être dans la dernière scène, lors de la chute libre de la voiture. Cette manière de faire permet d’une part de dédramatiser ce genre de situation, ce qui permet peut-être de faciliter le visionnage du film. D’autre part, cela permet de placer le spectateur dans une position similaire à celle de la mère : à l’extérieur de la souffrance de Harold, dans l’indifférence. Le spectateur est ainsi naturellement amené à constater à quel point la souffrance de Harold est incomprise et ne trouve aucun porte-voix.

De plus, bien que le spectateur éprouve de la sympathie pour Harold, il est difficile de réellement se mettre à sa place. En effet, c’est surtout Maude qui intervient durant les échanges qu’ont les deux protagonistes et, hormis une scène où Harold montre ses sentiments et exprime sa tristesse à Maude, ce dernier parle très peu et se montre apathique. Cela permet d’illustrer certains aspects de la dépression, mais rend également plus difficile l’identification à ce personnage.

Finalement, Harold ne semble pas vouloir aller mieux et faire une démarche dans ce sens. Pendant une grande partie du film, il est passif face à son mal-être et paraît se complaire dans son malheur. Il se laisse contrôler par sa mère et ne va d’ailleurs voir son psychiatre que sur ses ordres. Il ne fait rien de sa vie, et peut même apparaître comme un enfant gâté. Les personnes dépressives peuvent donc apparaître comme passives et dépendantes d’un évènement extérieur — ici, la rencontre de Maude — afin d’amorcer leur rémission.

Les troubles de Harold trouvent en partie leur origine dans les effets de sa mère “toxique”. En effet, cette dernière n’a probablement pas été la mère idéale afin d’élever un garçon sain et heureux. Elle ne se préoccupe que de son image et de son propre bonheur, en grande partie matériel, et ne fait preuve d’aucune tendresse à l’égard de son fils. Elle est consciente qu’il ne va pas bien, mais son attitude va à l’encontre de ce que ce dernier espère. Au lieu d’être touchée et préoccupée par sa souffrance, elle est agacée par ses manifestations et en a honte. Elle ne mentionne jamais les problèmes de son fils à ses amis, elle ment sur le formulaire d’inscription de l’agence matrimoniale en indiquant que son fils est de nature joyeuse et engage un psychiatre pour qu’il fasse « disparaître » le problème. Elle cherche même à se débarrasser de son fils, d’abord en le mariant, puis en le faisant engager par l’armée. Ainsi, cette mère n’a pas apporté un environnement adéquat pour le bon développement de son enfant et pour la construction de son psychisme.

De plus, selon le pédiatre et psychanalyste Donald Woods Winnicott, “dans le développement émotionnel de l'individu, le précurseur du miroir, c'est le visage de la mère” [6]. L’enfant ne fait tout d’abord pas bien la différence entre l’autre et lui-même, et il commence par assimiler les représentations de sa mère pour se construire. Or, bien que Harold soit très différent de sa mère, il semble avoir intégré certains comportements de cette dernière. Son attitude démonstrative et théâtrale ressemble à celle de sa mère, qui s’est par exemple évanouie dans les bras du policier qui lui avait annoncé la mort prétendue de son fils. Cette réaction est la seule du film qui montre un attachement fort de la mère à son fils, mais en même temps elle est difficile à trouver sincère. On peut ainsi faire un parallèle entre cette situation et les tentatives de suicide de Harold, qui ne sont finalement que des mises en scène.

Cette théorie de la “mauvaise mère”, qui empêche le développement correct de son enfant, laisse cependant de côté un personnage : le père de Harold. Ce dernier n’est mentionné qu’une seule fois dans le film, par la mère de Harold, qui affirme qu’il était étrange et lui avait fait honte par ses comportements singuliers. Ainsi, il est étonnant de constater que le film ne considère pas l’absence du père comme part de l’origine du trouble de Harold. En effet, la figure paternelle est essentielle au développement du garçon, puisqu’elle lui permet de se détourner de l’amour oedipien pour sa mère. Le spectateur se doute d’ailleurs que la relation d’un jeune homme avec une octogénaire est liée à un complexe d’Œdipe non résolu. De plus, l’influence de la mère sur le développement de Harold est amplifiée par l’absence du père. Un père présent, jouant son rôle éducatif, aurait pu contrebalancer l’influence de la mère, empêcher Harold de tomber sous son contrôle et l’aider à s’opposer à elle, d’autant plus que cet homme semble avoir eu un caractère plus proche de celui de Harold, et opposé à celui de la mère. 

Soignants/psychiatres

Les professionnels de la santé ne sont pas montrés sous leur meilleur jour dans ce film, puisque l’unique soignant mis en scène est un psychanalyste dépeint de façon caricaturale. Ce dernier est guindé et possède une photo de Freud au-dessus de son bureau. Il se retrouve totalement désemparé face à une situation dans laquelle le schéma d’analyse psychanalytique traditionnel ne peut pas être appliqué : si le désir maternel est bien connu selon le complexe d’Œdipe, comment comprendre le désir d’une grand-mère?  Il suit de plus simplement les directives de la mère de Harold, et stigmatise Harold, en lui expliquant qu’il est pour lui un “cas intéressant”, terme réducteur et déshumanisant. Il pose tout de même quelques questions pertinentes à ce dernier, par exemple quant à ses motivations et à ses amitiés, mais reste superficiel. Il ne comprend pas Harold et il n’existe aucune connivence entre le patient et son soignant. Une scène du film nous le prouve clairement : Harold s’allonge la tête à l’envers sur le canapé et finit par s’endormir durant une consultation : il n’est pas en phase avec son thérapeute.

Cette caricature a cependant un objectif précis dans le film. En effet, ce n’est pas le professionnel de la santé en lui-même qui est remis en cause, mais plutôt les institutions bourgeoises qui entourent Harold et auxquelles ce dernier tente d’échapper. Une scène du film ridiculise d’ailleurs les réactions offusquées et moralisatrices du psychanalyste, d’un prêtre et d’un général. Les institutions classiques sont en effet incapables de sortir des sentiers battus et de reconnaître des choix de vie autres que ceux attendus par la société.

Le personnage de Maude accentue l’inefficacité du psychanalyste, puisque c’est elle qui prend le rôle de soignante. C’est à cette femme que Harold sourit pour la première fois dans le film, à elle encore qu’il se confie sur le manque de sens à sa vie et sur ce qui l’a poussé à entamer ses gestes suicidaires. Grâce à ce soutien, il apprend à s’ouvrir à l’autre et découvre une certaine légèreté et joie de vivre. Il reprend également le contrôle de sa vie en s’opposant à sa mère.

Système de santé

Le système de santé est représenté par les consultations de psychothérapie en ambulatoire auxquelles se rend Harold. Au vu des nombreux gestes suicidaires et des autres comportements de Harold, on peut s’étonner de l’absence de proposition de soins en hospitalier ou de traitement médicamenteux. Cependant, le parti pris du réalisateur s’éloigne du cliché qui veut que les patients psychiatriques aient toujours besoin d’être hospitalisés. Le film se rapproche ainsi de la réalité, où le suivi régulier qui est nécessaire aux personnes dépressives peut se faire par des soins en ambulatoire [7].

 

Conclusion

Ce film n’est certainement pas le plus représentatif d’un point de vue psychopathologique et psychiatrique. Premièrement, parce qu’il correspond tout juste à la définition de dépression par le DSM-V, mettant à peine en scène le nombre requis de critères. Ceux du trouble de la personnalité sont par ailleurs eux aussi remplis. Deuxièmement parce qu’il caricature grossièrement le rôle du psychanalyste. D’autres films tels que Virgin suicides, The Beaver ou Cake permettront d’avoir un meilleur aperçu de la psychopathologie de ce trouble.

Pour autant, il a le mérite d’apporter un point de vue unique sur le trouble dépressif. Le vécu de la maladie et sa présentation clinique sont variables. Ce film met un accent particulier sur l’absence d’émotion dont peut souffrir la personne dépressive, qui s’oppose à la profonde tristesse qui est plus communément associée à cette pathologie. De plus, il se centre sur Harold en tant que personne, ne le réduisant ainsi pas à une condition de malade.

On peut reprocher au film un certain idéalisme, en ce sens qu’il suggère que c’est l’amour et l’anticonformisme qui permettent à Harold de se sortir de sa dépression. Cependant, c’est en même temps cette légèreté qui fait une des forces du film. Accompagnée par le comique, elle dédramatise des thèmes intimidants et donne une vision optimiste au spectateur. Le film n’a pas de “happy ending”, ce qui est plutôt représentatif de la réalité, et la fin est tout de même porteuse d’espoir quant à l’avenir du jeune homme.

Ce film est certainement avant tout destiné au grand public, en raison de sa capacité à toucher et faire rire tout le monde, et à offrir un regard inhabituel sur la dépression. En plus de passer un bon moment, les professionnels de la santé, en particulier psychiatres et psychologues, y trouveront aussi certainement matière à réflexion.

Références bibliographiques

  1. AlloCine [En ligne]. Les secrets de tournage du film Harold et Maude. [consulté le 4 avril 2018]. Disponible:http://www.allocine.fr/film/fichefilm-59143/secrets-tournage/
  2. IMBd. Harold and Maude (1971) [En ligne]. 1990 [consulté le 3 avril 2018]. Disponible:http://www.imdb.com/title/tt0067185/
  3. Radio Télévision Suisse [En ligne]. « Harold et Maude », un film culte considéré au départ comme un flop. 2017 [consulté le 4 avril 2018]. Disponible: https://www.rts.ch/info/culture/cinema/8761116--harold-et-maude-un-film-culte-considere-au-depart-comme-un-flop.html
  4. Critikat.com - le site de critique de films [En ligne]. Critique: Harold et Maude, un film de Hal Ashby. 2004 [consulté le 3 mars 2018]. Disponible: https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/harold-et-maude/
  5. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders: DSM-5. 5th ed. Washington, D.C: American Psychiatric Publ.; 2013.
  6. Rabain J.-F. Freud ou Winnicott? La place du père et de la mère dans la construction psychique [en ligne]. Freud, le retour. Centre national de documentation pédagogique (CNDP). 2010 [consulté le 01.05.2018]. Disponible : http://www.cndp.fr/magphilo/index.php?id=27
  7. Dre L. Oberle, Prof B. Broers. La dépression [en ligne]. Genève: HUG - Hôpitaux Universitaires de Genève; 2017 [consulté le 01.05.2018]. Disponible : https://www.hug-ge.ch/sites/interhug/files/structures/medecine_de_premier_recours/Strategies/strategie_depression.pdf

En savoir plus.

Académie de Strasbourg [En ligne]. Analyse filmique Harold et Maude. 2017 [consulté le 23 Mars 2018]. Disponible : https://www.ac-strasbourg.fr/fileadmin/pedagogie/lettres/BTS_autres_themes/Exploitation_Harold_et_Maude.pdf

Katalina Cock Lara

Intisar Osman

Daniele Zullino

Département de psychiatrie, Université de Genève

Gerard Calzada

Faculté de Médecine de l’Université de Genève

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